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Lettres écrites par Rops

Choix de lettres

Ah ! mon ami, si mes parents m'avaient consulté avant de me mettre au monde, j'aurais posé mes conditions ! J'étouffe ici ! Je passe mes jours à me contenir, et j'ai de furieuses envies de briser d'un coup de tête cette martingale de conventions avec laquelle les sociétés civilisées tiennent en bride les natures primitives. (…) Pendant 6 ans, ma famille exaspérée de me voir devenir artiste m’avait privé de ressources pour me forcer à reprendre l’étude… J’avais perdu mon père à quinze ans. J’ai été bercé tout jeune par des mélodies signées Beethoven et Mozart, cela éveillait en moi tout un monde de choses étranges, fantastiques, je tâchais de leur donner un corps et je couvrais les marges des partitions d’enroulements bizarres où se pressaient comme les dieux d’Obéron, une foule d’êtres grotesques, sombres, mystérieux ou terribles, au milieu desquels venait cavalcader à toute bride Freyschutz, le chasseur noir du vieux Carlo-Marie Weber. A quinze ans je voulais donc me faire peintre.

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J'ai été, je crois, non pas l'ami, mais le plus fidèle et le plus respectueux compagnon de Baudelaire, j'ai allégé sa tristesse en Belgique, comme il le disait dans la dédicace d'un portrait qui m'est cher. Baudelaire se trouvait chez moi à la campagne, lorsqu'il a ressenti ces premières atteintes de la maladie qui devait l'emporter. Cette maladie, croyez-le bien, n'avait aucun rapport avec les excès de boisson que l'on a injustement reprochés à Baudelaire. Il se défiait de tous ceux qu'il voyait et ce n'est guère que dans notre intimité qu'il mettait son cœur à nu. Cœur aussi bon et aussi aimant que son esprit était rebelle aux attendrissements épandus...

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Je ne mérite pas vos éloges, Monsieur, et je vous avoue que les libéraux et catholiques me laissent en tant que partis, parfaitement indifférent. (…) Réunir quelques faces conventuelles et monastiques autour d'un livre blanc, me semblait, picturalement parlant, intéressant à faire, et j'en ai saisis l'occasion. Puis, il est toujours amusant de se moquer de l'hypocrisie de certaines gens qui font montre de vertus absentes, qu'ils soient catholiques ou libéraux. Je renierai les tièdes", dit la parole de Dieu, que personne n'écoute d'ailleurs, ni libéraux, ni catholiques. En Belgique, ces deux partis me semblent profondément méprisables, n'osant ni l'un ni l'autre aller jusqu'au bout, lâches, timorés, détestant les pauvres, peureux des foules dont le grondement, quoique encore éloigné, trouble leurs copieuses digestions, et n'aspirent qu'à des règnes de juste milieu, méprisant l'art, les artistes, les écrivains, ennemis de ses appétences, lesquelles tiendraient d'ailleurs entre le groin et la queue du premier porc venu, il est moins réjouissant à voir que ce dernier, dont le ventre rosé a sollicité quelquefois la palette des maîtres.

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(A propos de la bataille de Sedan en 1870)

Quel livre on ferait là-dessus ! Oui, toute cette plaine qui grouille de cervelle humaine, les morts à fleur de gazon et qui vont faire de l’engrais pour le blé de demain, la puanteur presque voluptueuse du vaste pourrissoir, jusqu'à donner l’idée de la terre en amour...

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(A propos de la mort de sa fille Juliette)

Ici, on commence à se remettre un peu, tout doucement. La joie de la maison est partie et l’on a encore tous les larmes aux yeux lorsqu’on regarde à table sa place vide, sa place qu’elle remplissait si bien la chère chérie. C’est mon premier grand malheur mon cher Alfred, et il faut du temps pour s’habituer à supporter une douleur quand on a jamais rien supporté du tout. Paul heureusement se porte bien, il me paraît fort et robuste mais, depuis la maladie de Juliette, je ne suis plus tranquille.

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Dussé-je m'ouvrir le ventre comme un Japonais, il faudra bien que cette pensée hisse à la vie et que ce monde que je sens s'agiter en moi, livré aux colères des nationalités opposées qui m'ont passé leur sang, vienne en bonne lumière. Je n'ai qu'une qualité, un idéal mépris du public, et certains de mes dessins n'ont été qu'une façon d'abaisser ma fesse au niveau de sa face. Et quand, d'aventure, j'arrive à me " gober " pour parler comme M. Droz, quasi de l'Académie française, j'ouvre un vieux portefeuille, je regarde la Melancolia et le chevalier de la Mort de Dürer, l'estampe aux cent florins de Rembrandt, ou le vieux Breughel d'Enfer, et je sens immédiatement descendre en moi le juste sentiment de l'art macairesque, macaronique et simiesque qui est nôtre à nous tous !

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Mon Cher Monsieur Péladan,

Je suis arrivé à Thozée dans de mauvaises conditions morales & physiques, une tristesse insurmontable, ma tristesse du Paris d'été, doublée : tristesse de juillet. J'ai été très malheureux en ce mois, & à chacun de ces renouveaux toutes mes anciennes plaies se rouvrent, comme les vieux crucifix qui, la Semaine Sainte venue poussaient des gémissements & versaient des larmes de sang. (…) Arrivé à Thozée, mon Paraclet, mon Port-Royal des Champs, j'ai été pris d'un commencement de fièvre. Je n'ai rien dit à mon fils, j'ai refait ma malle & je suis allé d'une pleine traite m'enfermer dans un petit coin de dune inconnu & perdu dans l'île de Walcheren, bon pour y vivre, pour y aimer, pour y mourir, retrouver un de mes vieux amis qui reste là-bas avec son bateau, un philosophe artiste ayant le mépris des mondes -modernes, simple, bon, fort, un homme tonique, qui m'aime pour mon intensité de vie & qui est l'une des plus belles figures viriles qui se soient profilées sur la blancheur des dunes ; - près de cette mer glauque qui faisait peur à l'italien Jules César.

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J'ai quitté la Belgique abreuvé de dégoûts et j'y serais crevé de désespoir et de privations comme Charles Decoster, le seul homme de talent qu'ils avaient, et qui m'écrivait un mois avant sa mort, j'ai l'autographe : " J'étouffe, je suis entouré de bandits qui n'ont pitié ni du pauvre talent que je me sens, ni de mes idées, ni de moi, et qui me feront crever dans un grabat. (…) C'était une âme élevée, un cœur noble et un talent. Ils l'ont fait crever comme un chien, dans le dénuement absolu. Il faut en finir et dire, un jour, leur fait aux tenanciers de l'argent des Beaux Arts et leur dire : si vous ne vous connaissez pas en Art et Littérature, que foutez-vous là ! La Littérature, les Arts, c'est la vraie gloire d'un pays. On l'a dit et rabaché, mais cela reste vrai !

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Je voudrais de nouvelles formules, même inférieures aux anciennes ! comme je préfère une blouse neuve, de forme invue, à toutes les défroques de soie & de velours trouées par dix générations de Rois ! – Depuis deux ans en mes impuissances, je ne fais que déchirer ce que je fais, – quand c'est sur papier, – à le trouer quand c'est sur toile, à le marteler quand c'est sur cuivre. D'où : non pas un désespoir violent, mais une tristesse continue, persistante, & un découragement incessant & navrant, tournant à la manie, manie que je voyais grandir & s’accentuer de jour en jour avec une quasi-terreur, comme un Mr qui aurait dans la tête un baromètre, sur le tube duquel il pourrait voir, par un phénomène de vue réflexe, monter sa matière cérébrale, au lieu de mercure, & grimper effroyablement du cran de l’Idée Fixe à celui de la Folie.

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Je reviens du Midi où les médecins m'ont envoyé, tout simplement comme si j'avais été un aspirant poitrinaire. Il n'y avait rien de cela, mais c'était presque aussi grave. Depuis le 15 décembre, je suis, ou plutôt j'étais, en proie, comme disait Télémaque, à une fièvre étrange, qui ne me quittait pas, m'ôtait tout sommeil, me donnait d'horribles névralgies et des transports au cerveau, qui ont été jusqu'à faire craindre pour ma raison. J'étais d'ailleurs un Monsieur, à ce qu'il paraît, très désagréable. Pour moi, tout cela est la fin de la "crise", de cette terrible crise "artistique" que je traverse depuis l'année dernière. La crise dont est mort mon pauvre maître et ami Fromentin. Plus heureux que lui, j'en reviens ! Mais je sens que je reviens de loin. (…) Que voulez-vous, mon bon Rassenfosse, on est artiste ordinaire ou quelque chose de plus et, pour passer par cette porte qui mène au "quelque chose de plus", et qui est gardée, comme dans les féeries, par des enchanteurs et des monstres, il faut livrer, au seuil de grands combats. J'en suis resté au seuil, mais il faut bien l'enfoncer cependant, cette porte ! (...) J'étais à Porquerolle, une petite île de la côte de Provence, et, encore un fois, ses lauriers et ses lentisques m'ont rendu la paix morale. Je revis.

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Quant au Rops de mes rêves, dont vous souriez entre les lignes, gentiment, et dont vous avez raison de sourire, je n’y crois pas beaucoup plus que vous n’avez l’air d’y croire. (…) Je souffre et je m'agite comme un nain rachitique que les mauvais esprits ont enfermé dans une armure de géant. je vois les sommets neigeux d'où l'on découvre les infinis, et si débile que je sois, poussé par ces douloureuses fièvres, je me suis mis en route pour joindre les mirages. (…) Je sais que mes os blanchiront sur les sentiers pierreux qui y mènent et que le vol tournoyant des corneilles sera leur seule couronne. Qu'importe ? C'est d'un bon cœur de tenter l'ascension, et de dédaigner l'auberge où, dans la vallée, s'empiffrent les passants et les touristes à billets de parcours. (…) En attendant : Dum spiro spero, c'est la devise de mon âge mûr !

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Le terrible malheur arrivé à notre pauvre Guy de Maupassant me navre. C’est une série à la noire qui continue. J’espère que cela va bientôt finir ? Ah ! la folie’ C’est là notre ennemie à nous tous ici, les amoureux de la Chimère !…

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Mon cher fils aimé,

Il faut beaucoup pardonner aux artistes. Lycurge – est-ce Lycurge – les faisait reconduire à la frontière, couronnés de roses ! Mais il ne les en bannissait pas moins de sa République idéale. Et je crois qu'il avait raison ! Tu auras à pardonner bien des choses à ma mémoire. Mais tu te souviendras de la parole de Jésus : "il sera beaucoup pardonné à ceux qui ont beaucoup aimé", et comme moi je sais que je t'ai "beaucoup aimé", tu trouveras pour moi, en ton cœur, bien des indulgences, qui me consoleront de mes fautes par delà la Vie.

Ton père qui t'aime bien.

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J'ai l'âme enfermée dans mon corps, comme un tigre famélique dans une cage ferrée, et mes terribles passions hurlent comme lui. Tous les hommes me paraissent petits, mesquins, polissons sans grandeur, commis-voyageurs en leurs piètres éroticités. (...) Tout ce qui effraie les hommes dans leurs petits appétits physiques, peureux des caresses innommées, m'a, d'enfance, paru simple, naturel et beau. Un homme donnant au corps de sa maîtresse toutes les ivresses que sa bouche peut inventer, deux femmes se couvrant de baisers, m'ont toujours paru les plus belles choses du monde à célébrer par la plume ou le crayon. D'où la haine de sots, et cet art que personne n'a osé faire avant moi. Je me suis promené nu, avec un dédain indicible pour toutes les faiblottes pudeurs et dans la noble exaltation de ma virilité, en un temps où les paletots sacs voilent les laideurs et les maigreurs d'une humanité à son déclin. Et je suis fier de ce que j'ai fait.

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Je suis, non pas malade, mais atteint ! Ah ! ce cœur a bien le droit d'être malade. Depuis soixante ans, il tressaille à toutes les émotions comme une harpe éolienne, et ce qui le tue, c'est que ce n'est pas fini. Le resouvenir de l'effleurement des jeunes baisers me ramène au cœur les beaux battements des nuits bénies et les doux étouffements des extases anciennes ! Je mourrai cardiaque et impénitent !

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Lettre de Rops à X. reproduite par Maurice Kunel. Musée Rops, Namur. (Extrait publié dans « Félicien Rops », Editions Complexe, 1998, p.18)

... à Jules Beaujoint, 1860 (?)

Lettre qui détonne dans l’ensemble de la correspondance sur Thozée. Rops, l’artiste, le bohème, le libertaire craint-il qu’on le croie embourgeoisé ? Le château est moqué, les paysans brocardés dans leur conservatisme empesé de religion. Que l’on se rassure, Rops ne s’encroûte pas ! C’est un sacré diable qui a élu domicile à Thozée. Sous ses airs paisibles, le château bouillonne d’une vie subversive... (Véronique Leblanc)

Je viens d’envoyer votre lettre à Ernest Parent en lui prescrivant de tâcher de vous la faire parvenir au plus tôt – il y a deux jours qu’elle est partie – je vous avoue que je n’y comprenais rien – je ne pouvais pas la renvoyer à Maastricht d’où elle venait, j’ai pris le parti de l’expédier à l’Uylenspiegel.

Quand aurez-vous l’heureuse idée de remonter la Meuse jusqu’à Namur ; écrivez-moi un mot, je suis ici jusqu’au quinze septembre, je retournerais à Namur et je vous embêterais à vous montrer les « curiosités de la ville ». Je me charge de ne pas vous faire grâce d’un bourgeois ; je les ferais causer ; comme je ne joue d’aucun instrument, quand je n’ai rien à faire, je joue du « bourgeois » ; j’ai un grand air que je vous ferai entendre : « La Symphonie sur le rapport des bonnes propriétés » ; nous tripoterons dans cette moisissure intellectuelle. Il faut vous dire mon cher Beaujoint que je ne connais plus que moi qui déteste le bourgeois. Comme il est devenu ridicule de se moquer de Mr. Prudhomme il arrive que pour ne pas avoir l’air perruque, les artistes lui font des mamours et montent un coeur à sa louange, que : maintenant « le bourgeois n’existe plus », que maintenant les ex-épiciers d’hier sont les critériums artistiques d’aujourd’hui, que c’est rapin et mauvais genre de se moquer de ces gens-là, qui en définitive, ont du bon vin, des jolies filles et de bons lits.

Quant à moi je leur garde ma haine, une haine de cipaye ; je les déteste comme les vieux chauvins détestent l’Angleterre, bêtement, d’instinct, sans trop savoir pourquoi ; je ne les fais pas poser pour la galerie, je les fais poser pour moi. J’ai des jouissances mystérieuses, infinies à leur dévoiler à ces gens-là leurs petites passions, leurs petites vengeances, leurs petites haines, et je m’amuse à cette besogne d’égoutier.

Vous verrez, Beaujoint, nous en jouerons ; les rapins croient que le bourgeois est fini ; comme si le bourgeois n’était pas éternel et incommensurable.

Ici, il n’y a pas de bourgeois, mais il y a les « bons paysans » – j’habite une espèce de châtelet flanqué de hideuses tourelles Louis XIV qui essayent de se donner un air de bonne société malgré leurs lézardes, comme un soulier éculé dont le talon serait encore rouge. Les paysans datent de 1750 et appellent « canailles » les sans-culottes de Dumouriez qui ont abîmé le château et lui ont donné les chênes des bois, les carpes des étangs, qui ont fusillé mon respectable grand-oncle qui rossait ces chers paysans et qui ont donné l’abbaye à la commune – les pères de ces paysans trouvaient bien que c’était un peu de justice que tout cela ; mais le prêtre est revenu et a appris aux fils que les républicains de France étaient des canailles et que le château était habité par des artistes qui n’allaient pas à la messe et à qui il fallait jeter des pierres quand l’occasion s’en présenterait – âge d’or. A bientôt. Tout à vous

Félicien Rops

Au château de Thozée près Mettet – Province de Namur

... à Henri Liesse, 1864

Le ton est à la mélancolie dans cette belle lettre adressée à un ami littérateur. Par un nouveau tour de sa verve épistolaire, Rops s’approprie Thozée. Il semble régner sur ces terres depuis des temps immémoriaux. La chasse est décrite comme un véritable rite, une communion avec la nature où s’associent bêtes et gens du pays. Mais plus rien n’est comme avant depuis l’adjudication des chasses et l’invasion des terres ancestrales par les bourgeois tant honnis. La révolte gronde. On prend les armes... et Félicien Rops s’en tire par une pirouette : puisque la chasse est désormais impossible, c’est le motif qu’il traquera désormais en pleine nature ! (Véronique Leblanc)

Ici, rien de nouveau : les grands saules chantent dans le vent et les ormes prennent des airs sombres qui font présager l’automne. Les brouillards lumineux de septembre vont venir et me rappeler les jolis départs de chasse de mon enfance : les chiens lâchés jappent dans les cours, Triquet le garde, déjà couvert de rosée, ayant « fait le bois », mon oncle guêtré, sanglé et sentant d’où vient le vent pour savoir s’il faut prendre les marnières ou remonter la grande mailloterie en traversant la Rouge Croix. Où sont les neiges d’antan ? Aujourd’hui les grands bois « sourds » dont nous avions le respect et qui m’avaient vu grandir, et qui me donnaient de grandes poignées de branches aux vacances, sont envahis par les chasseurs du Dimanche, de la rue de la Madeleine, – chasseurs en jaquette vert-pomme et en gants de Suède, dont pas un ne sonnerait le bien-aller, mais en revanche manquent un lièvre au déboulé. – Les sangliers honteux d’être chassés par ces gants sans mollets, et troublés par les chansons d’Offenbach et le bruit des bouchons de Champagne, se sont retirés la rougeur à la hure dédaignant des ennemis où il n’y avait pas de place pour un brave coup de boutoir.

Les braconniers même respectaient « ceux de Thozée » parce qu’ils savaient bien que leurs femmes et leurs enfants malades trouveraient toujours une bouteille de Bordeaux qui leur rendrait du coeur au ventre et leurs joues roses ; qu’on ne faisait pas fourrer en prison le père de famille qui, par une veille de kermesse, tirait un lapin à l’orée du bois ; que nos chevaux de pays – pas des anglais ! – donnaient de bon coeur un coup de collier pour rentrer la moisson attardée du voisin ; que le chariot du château roulait le long des routes pour faire les corvées des pauvres et les charriages d’hiver. Parce qu’enfin nous souffrions de leurs souffrances et que nous vivions de leur vie, que la pluie qui mouillait notre dos trempait leur échine ; qu’ils se ressemblaient bien entre eux , le châtelain guêtré de toile, pas bien riche, même un peu pauvre lorsque les foins pourrissaient dans les pâtis, et ce rude laboureur courbé sous les rafales d’octobre et fouissant au hoyau le schiste des plateaux.

Aussi lorsqu’ils ont vu venir, – après l’adjudication des chasses décidées par les Communes – ces fils de bourgeois, dédaigneux, le lorgnon à l’oeil, parlant gras, marivaudant avec les filles, s’emparer des forêts d’Ardenne, de la Sambre à la Semoy, quelle belle levée de sabots dans les paroisses ! Ceux de Devant-les-Bois et de Pont des Loups, ceux de Bruyère-Corroy et de Matagne-la-Grande, ceux de Villers-Poteries et de Villers en Fagne, ceux de Bruly le-petit et de Bruly-Viroin, les bûcherons de la Marlagne et les charbonniers de la Tiérache, tous ont repris le vieux fusil aux capucines de cuivre, qui avait fait les grandes guerres au temps des grenadiers de Sambre-et-Meuse, et ils ont broussaillé comme au bon vieux temps, battant les taillis en bande, chassant devant eux les gardes et les chevreuils et faisant au-dessus de leurs rochers tournoyer les milans.

Moi, trop jeune pour prendre mon repos, j’ai accroché dans la panoplie, sous la trompe bossuée des grands- parents, qui jadis avait tant sonné la curée, à côté du fusil à baguette de mon père, le bon Lefaucheux dont le damasquinage s’est usé sur mon épaule et qui abattait si vaillamment les bécasses en novembre sous les aulnaies de la mare aux Pies.

Et voilà comment mon Cher ami je me suis fait paysagiste et pourquoi je vous faisais sécher sur pied par 36 degrés de chaleur dans la vallée de la Biesme !

A bientôt n’est-ce pas ? Je vous écrirai d’ici là – Je vous serre bien la main. Paul fait de même et ma femme vous remercie de votre bon souvenir et vous engage à revenir.

... à Ernest Scaron, 9/10/1867

Ernest Scaron est un autre des complices namurois de Rops. Fantaisiste et touche-à-tout, il fut journaliste, critique, romancier, fonctionnaire, enseignant, botaniste et collectionneur de papillons... Membre de la Société des Crocodiles avant de collaborer à l’Uylenspiegel, il fut aussi avec Poulet-Malassis et Nadar, un des premiers collectionneurs de l’œuvre de Rops. C’est de chasse qu’il est question ici encore et d’un seigneur de Thozée plus vrai que nature... (Véronique Leblanc)

Mon cher Ernest,

Il fera beau demain, viens-tu à Thozée? Si tu viens, écris-moi tout de suite poste pour poste, j’irai te prendre à Fosses.

L’Honneur est sauf !

J’ai cassé la tête au lièvre que j’avais manqué dans la pièce de pois, j’y suis retourné y trois fois sans le trouver ; hier en traversant le petit morceau de bois où j’avais perdu un perdreau, le lièvre est parti dans la haie, en filant dans la campagne, j’ai tiré au juger à travers de la haie et

Ce fut le dernier de ses jours !

J’ai vu hier six chevreuils traverser la clairière de la Rouge-Croix, à 600 pas malheureusement ! c’était superbe, ils filaient au train de cinquante lieues à l’heure, derrière eux, à cent cinquante pas, renâclait un petit chien jaune, gros comme le poing. J’ai couru comme un lévrier, je suis parvenu à joindre le chien qui gueulait comme une meute, à une trentaine de mètres et j’ai tiré avec ma cartouche de chevreuil n°1.

Les chants avaient cessé.

Il est couché à côté du chat avec trois plombs dans la poitrine. J’ai fait cela « proprement ». Je venais à peine de faire disparaître le corps du délit et du défunt dans mon carnier que le maître du roquet apparaissait à la lisière du bois. C’est une fleur de braconnier, un nommé Wéry, je parie qu’il avait un fusil à démonter sur lui et qu’il faisait battre le bois par son chien pour dépister les chevreuils. Je lui ai parlé simplement avec Médor dans mon carnier; il avait l’air embêté de me voir et ne bougeait pas de sa place, ce qui me confirme dans mon idée : il avait un fusil caché dans ses vêtements. Et voilà comment je pratique la haute justice ès bois de Mettet.

Viens m’aider A toi. Fély

... à Léon Marcq, décembre 1853

Rops a vingt ans en 1853. Cela fait deux ans au moins qu’il brûle d’amour pour Charlotte, sa fiancée namuroise, et sa belle-famille le reçoit somptueusement à Thozée. Il multiplie les escapades entre Sambre et Meuse avant de repartir pour Bruxelles où, à défaut de poursuivre assidûment ses études de droit, il mène une vie de « guindaille » exemplaire. Léon Marcq est un de ses compagnons à la Société des Crocodiles, cercle étudiant des plus fameux. Il fera également partie de la rédaction de l’Uylenspiegel, le journal que Rops fondera en 1856. Plus sérieux que ses confrères, celui qui signait Ysengrin ou encore Noisy-le-Sec terminera ses études de médecine et soignera Baudelaire en Belgique. Pour l’heure, en 1853, les deux étudiants louent un même appartement, rue de la Paille à Bruxelles en compagnie... d’un coq destiné à animer un quartier jugé trop calme ! (Véronique Leblanc)

... A force de me promener sur Mettet, Scry et Thozée, mon cher Loupin, j’ai fini par revenir à Namur. Je ne t’ai pas répondu tout de suite parce que tu sais que mes principes en fait d’art épistolaire s’opposent à ce que je réponde tout de suite, puis je comptais aller à Bruxelles et « parlant à ta personne », comme dirait le Sicambre, convenir avec toi du jour et de l’heure, du menu, des vins et des lampions de cette «petite fête de famille».

... à Louis Rorcourt, Thozée, 15/04/1862

Rops a la passion de l’écriture et le goût de la facétie. Il aime se mettre en scène dans une réalité haute en couleurs qu’il crée au fil des mots. Au gré des correspondances, les rôles se multiplient, jamais banals. Il use ici d’une langue archaïque et se décrit suzerain oisif, profitant de la vie en son castel de Thozée... (Véronique Leblanc)

Or dans mon féal amé suis-je en mon castel di Thozée depuis bienstôst trois lunes bayant aux corneilles et aultes oiseaux, comme doibcte le faire tout suzerain lequel se respecte en son domaine. Pendant que je scie mon espine dorsiliale à trente sols par teste comme nous disons enstre gens de haut lignaige, toi tu tailles des imaiges avec bastons de bois de fusin ainsi que le faict le picturateur Gustaf Van der Hecht en grand renom, te gaussant et t’esbaudissant avec les gentes filloties et bachelettes lesquelles ont un bon coeur et une âsme belle donnés par le bon Diex, mais de doux yeux, de beaux cheveux et de fraisches bouches et le reste donnés par Messire Satan à seule fins de damner les jouvençaux trop bachelants.

A biétôt, mon gentillet fusiniste – amitiés à ta dasme à laquelle je ne narrerai point tes infidélités de peur de la faire plourer, et de la mettre en désespérance. (...)

Phélicianus Rops

... à Madame Rorcourt, 1864

Chère Madame,

Ayant remarqué probablement un jour la coupe piteuse de ma chemise qui bâillait même en vous écoutant, ce qui est impardonnable, vous avez eu de ces beaux mouvements comme en ont tous les grands coeurs, – vous avez voulu faire mieux que la Providence qui :

Aux petits oiseaux donne la pâture

Mais ne va jamais jusqu'à la couverture.

Vous vous êtes rappelé qu’on vous avait enseigné au couvent que « vêtir les nus » était une des sept œuvres de miséricorde corporelle ; que Japhet avait couvert Noë de son manteau ; que saint Martin coupait la moitié de son paletot pour vêtir un pauvre ; que la ville de Bruxelles elle-même mettait un caleçon à Manneken-Pis ; – et de votre gracieuse voix, vous m’avez proposé de me faire faire des chemises « les mêmes chemises que Louis », un garçon qui est connu parmi nous pour ses chemises irréprochables, raides comme des soldats prussiens et blanches comme les épaules de Mademoiselle Antonine.

Plus blanches que la neige d’épaules.

Quel rêve ! Moi qui depuis dix ans me faisais voler par tous les chemisiers du Roi et des Princes en achetant très cher des feuilles de vigne qui ornaient au bout d’un mois les champs de blé de mes vassaux de Thozée !

Vous concevrez, chère Madame, que je ne pouvais refuser ; aussi désormais mon avenir est assuré, en passant pour offrir « la main aux dames », je ne les entendrai plus murmurer doucement d’un air rêveur : « Voilà un Monsieur bien ridicule avec son col, c’est peut-être un forgeron qui voyage icognito » ; – et si, – bonheur inespéré ! – l’heure du berger et de la bergère venait à sonner pour moi, je pourrais sans rougir, (je rougissais toujours) étaler mon torse, la pureté de mes sentiments et la candeur d’une chemise coupée par les grands artistes.

C’est quelque chose cela, chère Madame ; – Et je vous devrai ces loisirs !

Si je vivais dans l’heureuse Bétique, je vous offrirais, comme à Vénus, deux blanches génisses couronnées de fleurs, mais on ne trouve plus de rosière dans nos étables. (ô la Société !) en revanche, je vis dans l’heureuse Bêtise, ce qui m’autorise à vous écrire quatre pages d’idiotismes. Cela vous apprendra à faire le bien.

Veuillez agréer, chère Madame, mes civilités les plus empressées.

P.S. – J’ai le plaisir de vous expédier la toile par le messager de Mettet, un vieux pochard qui est chargé par le gouvernement de remplacer le télégraphe électrique dans le canton de Fosses, tout me porte à croire que s’il fait beau, vous recevrez cela vers le 16 ou 17 octobre, mais il faut qu’il fasse très beau... à cause des routes.

Je vous envoie la toile, mais je garde l’araignée, pour mon plafond.

A Madame Rorcourt [1864]

Et je suis à Thozée ! à Thozée le sombre, dans le mélancolique Thozée où dorment les ancêtres de mon fils : un tas de vieilles bêtes sur lesquels je me promène avec une satisfaction sans mélange, mais cela n’en rend pas Thozée plus gai ; si j’avais deux têtes, je ferais des grimaces à l’une pour faire rire l’autre...

... à Octave Pirmez, 1864

Aujourd’hui les grands bois " sourds " dont nous avions le respect et qui m’avaient vu grandir, qui me donnaient de grandes poignées de branches aux vacances, sont envahis et déshonorés par les chasseurs du dimanche de la rue de la Madeleine, chasseurs en jaquette vert-pomme et en gants de Suède. Pas un ne sonnerait " le bien aller ", mais en revanche ils manqueraient un lièvre au déboulé. Les sangliers solitaires, bêtes de compagnie ou marcassins honteux d’être chassés par ces gens sans mollets et troublés par les chansons d’Offenbach et les bouchons de champagne, se sont retirés la rougeur à la hure dédaignant des ennemis où il n’y a pas de place pour un brave coup de boutoir. (...)

Aussi lorsqu’ils (les braconniers) ont vu venir – après l’adjudication des chasses décidée par les communes – ces fils de bourgeois, dédaigneux, le monocle à l’oeil, parlant gras, marivaudant avec les filles, s’emparer des forêts d’Ardenne, de la Sambre à la Semois, quelle belle levée de sabots dans les paroisses! (...)

Braconnier ne puis.

Chassaillon ne daigne.

Peintre je suis ?

Et voilà comment je me suis fait paysagiste. 

... à Péladan

Mon Cher Monsieur Péladan,

Je suis arrivé à Thozée dans de mauvaises conditions morales & physiques, une tristesse insurmontable, ma tristesse du Paris d'été, doublée : tristesse de juillet. J'ai été très malheureux en ce mois, & à chacun de ces renouveaux toutes mes anciennes plaies se rouvrent, comme les vieux crucifix qui, la Semaine Sainte venue poussaient des gémissements & versaient des larmes de sang. (…) Arrivé à Thozée, mon Paraclet, mon Port-Royal des Champs, j'ai été pris d'un commencement de fièvre. Je n'ai rien dit à mon fils, j'ai refait ma malle & je suis allé d'une pleine traite m'enfermer dans un petit coin de dune inconnu & perdu dans l'île de Walcheren, bon pour y vivre, pour y aimer, pour y mourir, retrouver un de mes vieux amis qui reste là-bas avec son bateau, un philosophe artiste ayant le mépris des mondes - modernes, simple, bon, fort, un homme tonique, qui m'aime pour mon intensité de vie & qui est l'une des plus belles figures viriles qui se soient profilées sur la blancheur des dunes ; - près de cette mer glauque qui faisait peur à l'italien Jules César.

... à Auguste Poulet-Malassis, 1864

Namur, 1864

J'étais à Thozée, mon cher Monsieur Malassis, lorsque votre lettre est arrivée à Namur, excusez-moi si j'ai mis trois jours à vous répondre. - Je comptais aller à Bruxelles vers la fin de la semaine, mais rien ne me presse, j'aurai le plaisir de vous voir à Namur avec Charles Baudelaire, et de vous revoir à Bruxelles, je double mon plaisir, voilà tout. Baudelaire est, je crois, l'homme dont je désire le plus vivement faire la connaissance, nous nous sommes rencontrés dans un amour étrange, l'amour de la forme cristallographique première: la passion du squelette. (...)

J'ai été, je crois, non pas l'ami, mais le plus fidèle et le plus respectueux compagnon de Baudelaire, j'ai allégé sa tristesse en Belgique, comme il le disait dans la dédicace d'un portrait qui m'est cher. Baudelaire se trouvait chez moi à la campagne, lorsqu'il a ressenti ces premières atteintes de la maladie qui devait l'emporter. Cette maladie, croyez-le bien, n'avait aucun rapport avec les excès de boisson que l'on a injustement reprochés à Baudelaire. Il se défiait de tous ceux qu'il voyait et ce n'est guère que dans notre intimité qu'il mettait son cœur à nu. Cœur aussi bon et aussi aimant que son esprit était rebelle aux attendrissements épandus (...)

... à Félix Mommen, Mettet 14/11/1878

Château de Thozée, Mettet, 14 novembre 1878.

Mon Cher Mommen,

J’ai reçu ici à la campagne une sommation d’huissier (…) Je suis séparé de biens de ma femme, ici je suis en villégiature chez mon fils. A part ma boîte à couleurs, un paletot en astrakan insaisissable, et un chevalet à crémaillère (fabrication parisienne, peu de valeur) je vous le répète mon cher Mommen, je ne possède qu’un peu de talent et une inépuisable bonne volonté. Donc : notez que je n’ai plus de domicile en Belgique, que dans mon domicile à Paris il n’y a pas un meuble qui m’appartienne et vous vous convainquerez que vous saisiriez plus facilement le Roi Léopold ou les tours de Sainte-Gudule à bras-le-corps, que de me saisir ou de me faire payer malgré moi un franc que je ne voudrais pas payer. Je suis dans ces conditions, je vous le répète, l’homme le plus insolvable que je connaisse et le plus insaisissable aussi.

... à son fils Paul

La botanique est une des passions de Rops. Elle envahit son œuvre d’un ombre inquiétante cependant qu’elle constitue un des charmes de son existence. « Fleurs du Mal » emblématiques d’une fin de siècle qui s’annonce ou « Fleurs complices », consolatrices des blessures de la vie... Le végétal s’impose à un homme dont les connaissances en la matière confineront à l’encyclopédisme et qui déclarera vouloir finir sa vie jardinier. Il voudrait transmettre l’amour des fleurs à son fils Paul et évoque, dans cette lettre qui fait la part belle aux sentiments, la période douloureuse où sa rupture avec Charlotte et son installation à Paris en 1874 le tinrent éloigné de son fils. (Véronique Leblanc)

Mercredi

Cher fils Chéri, je n’ai encore aujourd’hui que le temps de te dire un petit mot que j’avais oublié de te dire à propos de l’envoi des rosiers.

Il y a là dans le panier expédié dix rosiers. Fais-les mettre en pots avec du terreau, fais en prendre une manne chez le jardinier de Scry s’il n’y en a pas à Thozée, place les pots dans la serre, donne leur un bon arrosement d’abord, puis laisse-les en repos et ne les arrose que quand leur terre sera sèche. En février quand ils donneront signe de végétation nouvelle tu les mettras en place avec du terreau et en les couvrant de feuilles sèches pour leur éviter les gelées printanières.

Voici leurs noms et leurs places :

2 pieds de Louise Odier

fleur rosier presque grimpant peut

rose pâle être placé contre une muraille,

centre au pied de la tour du côté

carminé de l’étang par exemple

1 pied de Gloire de Dijon, rosier grimpant jaune saumoné, peut être placé entre les deux précédente

1 pied de Souvenir de la Malmaison

Fleur nous l’avons eu à Thozée,

blanc il fleurit jusqu’aux gelées.

rose Il n’aime pas le vent à

placer au grand jour à gauche de l’habitation dans le jardin d’en haut (côté du fuchsia vivace) dans un emplacement protégé par l’habitation.

Un pied d’Aimé Vibert grimpant ; fleurs en corymbe, blanches ; à placer contre une muraille. Nous l’avons eu aussi. C’était le rosier pleureur qui était contre l’habitation.

Un pied de Sylphide, c’est un Bengale, mais un Bengale extraordinaire qui planté en bon terrain donne des tiges de deux mètres et des bouquets de fleurs jusqu’aux gelées.

Voilà mes petites notes d’horticulteur.

A demain les affaires plus sérieuses.

Au printemps je t’enverrai de belles plantes pour notre vieux Thozée. Je veux te donner le goût des fleurs cela m’a beaucoup consolé en mes solitudes. J’allais « voir » au jardin des plantes, les fleurs que nous avons cultivées ensemble, à Thozée au bon temps de ta première jeunesse, et il me semblait retrouver des amies qui me parlaient de vous.

Ecris-moi à ton retour de Bruxelles. Je vous enverrai un melon d’Espagne dans quelques jours. Il en arrive ici en novembre. Je n’ai pu vous envoyer les journaux, étant resté dans mon petit trou de Bièvres, mais je vais en envoyer tous les deux jours à Thozée. Cela vous aidera à passer les soirées au coin du feu. J’enverrai aussi à ta mère des livres nouveaux. Il en paraît peu de bons d’ailleurs. Tu me ferais plaisir en faisant faire par le bon Strauwens une petite caisse et d’y mettre la bergerie de Charles Jacques, j’en ai grand besoin. Tu recevras en échange une petite peinture faite à Heyst avec ta mère et que j’ai toujours gardée en souvenir de vous, puis quelques études de cette époque. Maintenant que je vous ai retrouvés, je peux me passer de ces souvenirs qui m’étaient et me sont encore chers. Tout ce qui me faisait vivre avec vous, acquérait à mes yeux un prix d’affection. J’ai de vieilles boîtes de maman que je ne donnerais pas pour des émaux du Japon. Il faut vivre seul pour connaître le prix des souvenirs. L’heure triste, l’heure dure des déseulés c’est le soir, lorsqu’à l’heure du dîner tout le monde vous quitte, et va retrouver les siens. Alors les paroles d’Hariri le poète arabe me revenaient à l’esprit : « Heureux celui, qui le soir venu rentre sous son toit et s’assoit au milieu des siens ». Et le restaurant sale de la demi pauvreté d’ici m’en paraissait plus lugubrement désolé. Enfin tout cela est loin puisque je peux vous voir et que grâce à mon travail des jours meilleurs vont venir, pour vous et pour moi je l’espère. En attendant j’ai encore eu de vilains coups de bât, ce mois-ci, espérons que ce seront les derniers.

Je t’embrasse à grands bras et à grand cœur.

Embrasse bien ta mère.

Ton père qui t’aime

Félicien Rops

A demain.

... à son fils Paul, 1877 (?)

Mon cher fils Bien Aimé,

Ta lettre m’a fait plus que du plaisir, tu m’en écriras souvent afin que je vive plus de votre vie quoique loin de vous. Rien de ce qui vous touche ne m’est étranger. Dis-moi tout de suite comment va la santé de mère. Je sais combien sont douloureuses & pénibles ces névralgies qui reviennent à heures fixes, elle en avait déjà souffert avant. Depuis quelques années elle a eu de bien rudes coups à supporter, les morts se sont succédées avec une effrayante rapidité & celles auxquelles on s’attendait le moins. La mort de l’oncle Ferdinand arrivant ainsi subitement a dû être pour elle un événement non seulement douloureux mais encore particulièrement pénible, par les circonstances qui l’on accompagné. Je ne te dirais pas mon cher Paul d’être " bien obéissant " envers elle mais je te rappellerai, puisque te voilà un homme, que tu ne pourrais avoir pour elle trop de tendresse ni trop d’égards. Ta mère a toutes les qualités du cœur & de l’esprit & son jugement sain & sûr ne pourront jamais t’égarer dans la vie. Moi-même, si j’avais toujours écouté ses conseils, j’eusse évité bien des malheurs & bien des fautes que le temps & mon courage me permettront de réparer je l’espère. Tu le vois, je te parle Cher fils bien aimé, non plus comme l’on parle à un enfant mais comme l’on parle à un homme que tu es maintenant. Ta mère s’était guérie de ces névralgies avec des applications de morphine. Qui est maintenant le médecin de Thozée ?

Et quels ennuis encore pour elle que toutes ces affaires que la mort de l’oncle Ferdinand laisse pendantes, à mettre en ordre ! Que de tracas, que de peines ! Aide-la bien si tu le peux & soutiens-la de toute ton affection & de tout ton amour filial.

Lettre de Félicien Rops, probablement de 1877