Scénario du film "Ce tant bizarre monsieur Rops"

Réalisation : Thierry Zéno
Textes du narrateur : Camille Lemonnier
Textes à la 1ère personne : extraits de lettres de Félicien Rops

A Namur, en terre de Wallonie, dans une confortable maison bourgeoise, l’ange des Annonciations passa un jour qu’on ne l’attendait plus. Et voici que le 7 juillet de l’an 1833, à l’heure du crépuscule matinal, le prodige avait lieu. Quand la matrone, en consultant le sexe, déclara que c’était " un petit homme ", nul ne se douta du bruit que celui-ci ferait un jour par le monde. Il fut porté aux Fonts baptismaux et reçut les prénoms de Félicien, Joseph, Victor.

VOIX OFF " Rops "

Ah ! mon ami, si mes parents m'avaient consulté avant de me mettre au monde, j'aurais posé mes conditions ! J'étouffe ici ! Je passe mes jours à me contenir, et j'ai de furieuses envies de briser d'un coup de tête cette martingale de conventions avec laquelle les sociétés civilisées tiennent en bride les natures primitives.

VOIX OFF " Rops "

Pendant 6 ans, ma famille exaspérée de me voir devenir artiste m’avait privé de ressources pour me forcer à reprendre l’étude… J’avais perdu mon père à quinze ans. J’ai été bercé tout jeune par des mélodies signées Beethoven et Mozart, cela éveillait en moi tout un monde de choses étranges, fantastiques, je tâchais de leur donner un corps et je couvrais les marges des partitions d’enroulements bizarres où se pressaient comme les dieux d’Obéron, une foule d’êtres grotesques, sombres, mystérieux ou terribles, au milieu desquels venait cavalcader à toute bride Freyschutz, le chasseur noir du vieux Carlo-Marie Weber. A quinze ans je voulais donc me faire peintre.

VOIX OFF " Lemonnier "

Il dessine sur pierre ; il sait son métier et il a du talent : ses dessins, très habiles sont de toutes les mains en attendant qu’il soient seulement de la sienne. Mais on est en 1856 et il n’a que 23 ans.

VOIX OFF " Rops "

Quand aurez-vous l’heureuse idée de remonter la Meuse jusqu’à Namur ? (…) Je me charge de ne pas vous faire grâce d’un bourgeois. J’ai des jouissances mystérieuses, infinies à leur dévoiler à ces gens-là leurs petites passions, leurs petites vengeances, leurs petites haines, et je m’amuse à cette besogne d’égoutier.

VOIX OFF " Rops "

Ici, il n’y a pas de bourgeois, mais il y a les "bons paysans " – j’habite une espèce de châtelet flanqué de hideuses tourelles Louis XIV qui essayent de se donner un air de bonne société malgré leurs lézardes, comme un soulier éculé dont le talon serait encore rouge.

VOIX OFF " Lemonnier "

Quelques pierres admirables dominent tout, la peine de mort, l’ordre règne à Varsovie (...) la Dernière incarnation de Vautrin. Elle lui fut moins reprochée que la Médaille de Waterloo, cette bouffonnerie macabre, pullulante de spectres et de larves, et qui piqua si avant aux moelles le vieux parti cocardier que son auteur dut aller sur le pré : il s’y comporta bravement.

VOIX OFF " Rops " 

1864. Mon cher Karl, Tu ne connais pas les fonds d'Arquet ? Une merveille ! Figure-toi qu'en chemin, je rencontre un enterrement. J'ai toujours eu un faible pour les enterrements. On porte à bras à Namur et les porteurs ont des capes noires à collet jaune, légués par l'Espagne, qui font de belles notes sur les gris des routes. C'était un enterrement triste, celui-là. C'est rare. Derrière le cercueil recouvert de drap riche, avec des têtes de mort, en vrai or, suivait un petit garçon blond, de ce blond fade né des cours de récréation sans air et des verbes copiés dix fois en punition d'un sourire. C'était lui le pauvret, qui menait le deuil, avec son petit nez rouge et de grosses larmes à travers les cils. A ses côtés, digne et protectant, ambulait un monsieur, le "mon oncle" ou le tuteur légal. Un curé goutteux, avec des bas tombant sur les boucles de ses souliers ; deux prêtres psalmodiant, lugubrement grotesques, encore enluminés par la digestion dérangée ; un bedeau avec de l'ouate dans les oreilles ; deux membres mâles et femelles de quelque congrégation, un enfant de chœur et un chien ; c'est tout. Cela m'a plu. Je l'ai dessiné sur une grande pierre lithographique...

VOIX OFF " Lemonnier "

En 1857, le beau Fély cesse sa collaboration à l’Uylenspiegel : il est marié, il a vingt-quatre ans ; il habite au cœur des nerveuses campagnes où déjà se renfle la grande échine dorsale de l’Ardenne ; sa gentilhommière s’appelle le château de Thozée. Il chasse sur ses terres et voisine avec les paysans. Il mène la vie d’un petit seigneur de campagne ; c’est dans son œuvre, entre le rire de son talent d’amuseur satirique et les poussées prochainesde son tragique et luxurieux diabolisme, une escale comme entre une arrivée et un départ. Il a fermé son théâtre et rentré ses marionnettes.

VOIX OFF " Rops "

Namur, 1864
J'étais à Thozée, mon cher Monsieur Malassis, lorsque votre lettre est arrivée à Namur, excusez-moi si j'ai mis trois jours à vous répondre. - Je comptais aller à Bruxelles vers la fin de la semaine, mais rien ne me presse, j'aurai le plaisir de vous voir à Namur avec Charles Baudelaire, et de vous revoir à Bruxelles, je double mon plaisir, voilà tout. Baudelaire est, je crois, l'homme dont je désire le plus vivement faire la connaissance, nous nous sommes rencontrés dans un amour étrange, l'amour de la forme cristallographique première: la passion du squelette.

VOIX OFF " Lemonnier "

Il s’est mis au frontispice des Epaves (...) Nous sommes bien là cette fois dans le jardin de la mort même : d’un geste éperdu, elle semble proposer aux races l’ivresse du péché. Sous l’ombre noire de l’arbre du bien et du mal, le paradis terrestre s’est transformé en ossuaire.

VOIX OFF " Rops "

J'ai été, je crois, non pas l'ami, mais le plus fidèle et le plus respectueux compagnon de Baudelaire, j'ai allégé sa tristesse en Belgique, comme il le disait dans la dédicace d'un portrait qui m'est cher. Baudelaire se trouvait chez moi à la campagne, lorsqu'il a ressenti ces premières atteintes de la maladie qui devait l'emporter. Cette maladie, croyez-le bien, n'avait aucun rapport avec les excès de boisson que l'on a injustement reprochés à Baudelaire. Il se défiait de tous ceux qu'il voyait et ce n'est guère que dans notre intimité qu'il mettait son cœur à nu. Cœur aussi bon et aussi aimant que son esprit était rebelle aux attendrissements épandus...

VOIX OFF " Lemonnier "

Sa vie, à cette époque, se partage entre Namur et Bruxelles ; mais il fait tirer ses planches à Paris. Paris surtout l’attire : il y a des amitiés illustres ; il y connaîtra bientôt des éditeurs. Il se rend compte que, pour son art, Paris seul existe.

VOIX OFF " Rops "

Je ne mérite pas vos éloges, Monsieur, et je vous avoue que les libéraux et catholiques me laissent en tant que partis, parfaitement indifférent. Réunir quelques faces conventuelles et monastiques autour d'un livre blanc, me semblait, picturalement parlant, intéressant à faire, et j'en ai saisis l'occasion. Puis, il est toujours amusant de se moquer de l'hypocrisie de certaines gens qui font montre de vertus absentes, qu'ils soient catholiques ou libéraux. Je renierai les tièdes", dit la parole de Dieu, que personne n'écoute d'ailleurs, ni libéraux, ni catholiques. En Belgique, ces deux partis me semblent profondément méprisables, n'osant ni l'un ni l'autre aller jusqu'au bout, lâches, timorés, détestant les pauvres, peureux des foules dont le grondement, quoique encore éloigné, trouble leurs copieuses digestions, et n'aspirent qu'à des règnes de juste milieu, méprisant l'art, les artistes, les écrivains, ennemis de ses appétences, lesquelles tiendraient d'ailleurs entre le groin et la queue du premier porc venu, il est moins réjouissant à voir que ce dernier, dont le ventre rosé a sollicité quelquefois la palette des maîtres.

VOIX OFF " Lemonnier "

On put voir aux mains de Decoster, annoncé sur la couverture d’un livre, ce titre " Les Légendes Flamandes ". Toute une part initiale de l’art de Rops se conforma au génie pittoresque et archaïque de l’écrivain. Le bon buveur, le pendu, le Seigneur de Lumey, qu’il fait pour la légende, s’écartent tout à fait en leurs tailles hachées, droites et sévères sans velouté d’ombre des lithographies antérieures et proposent une manière soudaine, concise, abrégée et forte comme la synthèse de l’art où va se chercher un grand artiste. Elle prit si fort Decoster qu’il ajouta à son texte un passage pour justifier le pendu que lui apportait Rops et qui, d’abord, n’eut pas d’attribution.

VOIX OFF " Rops "

Je suis arrivé à un âge que je trouve fort agréable dans la vie, parce que ayant vu à peu près tout ce qu'il faut, et ce qu'on doit avoir vu pour asseoir son jugement sur les choses, et régulariser sa vision sur les êtres, je ne suis ni blasé, ni fourbu, ni fatigué, que j'ai toutes mes dents, les reins assez solides pour porter une œuvre, et un si grand amour de la vie qu'il me semble chaque matin que je viens de naître.

VOIX OFF " Lemonnier "

Attendez que la mort, plus puissante que l’amour et que le diable même, fasse par-dessus la grande kermesse son geste de ménestrel et la priapée battra son plein. La mort ! Elle sera bientôt la figure burlesque et effrayante de l’œuvre de Rops.

VOIX OFF " Lemonnier "

A Namur il regrette Paris comme à Paris il regrette la Meuse et son " Gig-Brunette ". En 1867, il est le président du club nautique de Sambre et Meuse, qu’il avait fondé, et il représente les rameurs belge au jury de Paris.

 

VOIX OFF " Rops "

Et je reviens de Paris ! avec mes poches pleines de Parisiennes, des folles, des sombres, des étranges, des squelettables, - je les ai fait poser, mais comme j'enrage de ne pas avoir encore assez de talent pour bien les rendre, ces terribles filles; - comment diable cet esprit qui s'appelle Gavarni a-t-il fait pour les trouver drôles et pour leur mettre à la bouche des plaisanteries roses: à fleur de peau? il ne trouve funèbre que les vieilles? mais ce sont les jeunes qui sont formidables! En voilà qui ont laissé toute espérance; des fatiguées et des rassasiées, la vie leur a charrié de rudes émotions, tout cela a laissé sa trace sur les frontset sur les bouches en rides et en maculatures sinistres, et ce splendide maquillage qui jette de chaudes lueurs sur tout cela, c'est réellement très beau à faire pour un peintre ou pour un poète.

VOIX OFF " Léontine "

Cher et adoré Fély,

Il ne s'agit pas de te désespérer ainsi, pas plus que de retarder ton voyage. Il faut venir tout de suite près de tes petites femmes qui t'aiment et qui voudraient te tenir dans leurs bras pour te consoler de tous tes ennuis et nous y parviendrons, bien sûr, car, à nous trois réunis, nous braverons tous les guignons présents et à venir. (...) comme tout est terne dans le petit nid, quand tu n'es pas là pour y jeter le rayonnement. (...) Aurélie rentre ; je la laisse causer un peu avec toi. Tous mes baisers, à toi, cher Adoré.

VOIX OFF " Aurélie "

Je ramène notre fille qui passera la nuit avec nous ; ta place au moins ne restera pas vide et, en nous éveillant, nous trouverons une tête aimée à baiser. (...) Qu'il ferait bon ici, si tu y étais ; toutes ces fêtes funèbres passeraient si délicieusement, si, assis tous trois auprès d'un bon feu, nous écoutions tes chères causeries en les interrompant par nos baisers ! Cher adoré, il ne faut pas retarder ce bonheur-là : nous aimer et nous le prouver par nos baisers et nos caresses, voilà le principal ; quant à la vie matérielle, eh bien, nous vivrons en artistes de vingt ans, et notre appétit nous fera trouver bons nos repas frugaux. Cher bien-aimé, comme nous t'aimons, et comme nous avons hâte de te le prouver !

AuréLéon

VOIX OFF "  Lemonnier "

Et c’est un grand cri : " Partir pour vivre enfin sa vie dans la fièvre du mouvement, au son des fanfares hongroises " !.. Sa steppe à lui, sera le trottoir de Paris. Alfred Delvaux, justement, requiert sa présence pour illustrer d’un frontispice les " Cafés et Cabarets de Paris ".

VOIX OFF " Lemonnier "

Le pacte diabolique, il l’avait signé avec son sang ; comme un autre Faust, il avait, en entrant dans Paris, vendu son âme au diable. Et comme pour tous les Faust de la légende, ce fut une nouvelle jeunesse d’art qui, avec la bouche empoisonnée et les yeux terribles de la fille d’amour, le reçut sur les marges de son futur royaume. (…)

VOIX OFF " Lemonnier "

Qui peut dire que ce grand " humain " alors ne fut pas tenté de considérer au loin, par-dessus les feux et les fumées la douceur des choses laissées en arrière ? En tout cas, il ne sut point se détacher tout de suite; des fibres profondes longtemps demeurèrent nouées à ce passé familial, heureux et sûr, qui était une mère, une femme, un fils.

 

 

VOIX OFF " Rops " 

Paul et Juliette t’embrassent. Juliette a des cheveux noirs et de grands yeux bleus, je l’adore, prie Dieu de me la conserver, je me tuerais si je la perdais – ces yeux-là feront bien souvent rêver leur père.

VOIX OFF " Lemonnier "

Un jour le canon de Sedan tonna  (...) Quelqu’un soudain, en houseaux, le sac au dos, traversa.
– Rops !
– Vous !
Un des premiers, il était parti, devançant le flot qui, de partout en Belgique, s’était porté vers Bouillon, le Chapelle, Givonne, Sedan. C’était le deuxième jour après la bataille : tandis que nous arrivions, il revenait déjà, emportant au cœur l’horreur fraîche de l’hécatombe. Je ne l’avais plus revu depuis Bruxelles et il était là, devant moi crispé, nerveux, souillé, ayant pataugé depuis le matin dans de l’urine, des viscères et de la terre pourrie, tout couvert de la puanteur du champ de bataille. Lui et l’ami Léon Dommartin qui l’accompagnait avaient marché comme de la troupe, les godillots gauchis recrus de fatigue, portant leurs sacs d’artiste comme un fourniment militaire.

VOIX OFF " Rops " 

Quel livre on ferait là-dessus ! Oui, toute cette plaine qui grouille de cervelle humaine, les morts à fleur de gazon et qui vont faire de l’engrais pour le blé de demain, la puanteur presque voluptueuse du vaste pourrissoir, jusqu'à donner l’idée de la terre en amour...

VOIX OFF " Rops "

Ici, on commence à se remettre un peu, tout doucement. La joie de la maison est partie et l’on a encore tous les larmes aux yeux lorsqu’on regarde à table sa place vide, sa place qu’elle remplissait si bien la chère chérie. C’est mon premier grand malheur mon cher Alfred, et il faut du temps pour s’habituer à supporter une douleur quand on a jamais rien supporté du tout. Paul heureusement se porte bien, il me paraît fort et robuste mais, depuis la maladie de Juliette, je ne suis plus tranquille.

VOIX OFF " Lemonnier "

Ce peintre qui faisait de la si belle peinture à l’eau-forte et qui, comme il le disait, aquafortait " avec une brosse et des couleurs ", avait été et était encore, par intermittences, un vrai peintre à l’huile. Il peint avec des accents gras de fusain, d’estompes au crayon conté qui affleurent sous la couleur : il a le double métier.

VOIX OFF " Charlotte Rops "

Vous ne voulez plus me voir Félicien, soit… Vous ne me verrez plus ! Soyez satisfait. Je vous envoie quatre lettres écrites en même temps, et j’espère que vous cesserez de m’accuser de vous avoir jeté hors de chez moi. Epuisée de honte et de douleur, je n’ai rien fait des droits que j’avais contre vous, et vous ai prié simplement de me laisser un peu de repos. Vous pouvez donc, comme vous le dites, rentrer chez vous ou vous installer à Thozée – je ne demanderai pas plus de séparation maintenant que je ne l’ai fait lors de toutes ces épouvantables choses. Brisée par le chagrin, ma vie ne saurait être longue, j’ai voulu assurer à mon fils ce qui reste de ma fortune, ce qui était un devoir positif pour moi, c’est vous-même Félicien qui auriez dû demander cette séparation depuis de longues années.

Cette dernière épouvantable liaison, la 8e ! que je vous connais depuis mon mariage, a été pour vous le châtiment des autres, moi elle m’a tuée ! ! Puisque vous ne voulez plus me voir et me priez de ne plus vous écrire, je veux que mon dernier mot, soit pour vous, un mot de pardon. Mon amour pour vous était trop pur et trop grand, pour que jamais je puisse éprouver contre vous, nul sentiment de haine, ou de vengeance indigne de moi…

Je vous pardonne donc, Félicien, toute ma si triste vie, et si de mon côté, je vous ai fait quelque chagrin, c’est bien sans le vouloir et je vous prie de l’oublier.
Adieu.
Charlotte

VOIX OFF " Rops "

Château de Thozée, Mettet, 14 novembre 1878.
Mon Cher Mommen,
J’ai reçu ici à la campagne une sommation d’huissier (…) Je suis séparé de biens de ma femme, ici je suis en villégiature chez mon fils. A part ma boîte à couleurs, un paletot en astrakan insaisissable, et un chevalet à crémaillère (fabrication parisienne, peu de valeur) je vous le répète mon cher Mommen, je ne possède qu’un peu de talent et une inépuisable bonne volonté. Donc : notez que je n’ai plus de domicile en Belgique, que dans mon domicile à Paris il n’y a pas un meuble qui m’appartienne et vous vous convainquerez que vous saisiriez plus facilement le Roi Léopold ou les tours de Sainte-Gudule à bras-le-corps, que de me saisir ou de me faire payer malgré moi un franc que je ne voudrais pas payer. Je suis dans ces conditions, je vous le répète, l’homme le plus insolvable que je connaisse et le plus insaisissable aussi.

VOIX OFF " Rops " 

Quant aux modèles, c'est l'écueil de la province !... Lorsque j'habitais Namur, j'en étais réduit aux filles à soldats ! Et quels tétons ! Un beau jour, j'ai trouvé une fillette flamande propre et jolie, assez bien faite, rondelette. Je n'ai pas voulu la lâcher et cependant nos relations étaient pures ! On l'appelait, la malheureuse, "l'Entretenue de Monsieur Félicien" ! C'était la fille d'une cantinière qui la laissait libre. C'était une chance ! Elle s'est mariée avec un tonnelier. Je n'ai pu la remplacer.

VOIX OFF " Lemonnier "

Vous allez voir, dans cette œuvre impie, blasphématoire et magnifique, la Tentation de Saint Antoine (1878), s’accomplir le mystère qui, sur la croix de la mort de Jésus, l’étend, nue et ébrasée, appelant les races de son rire et prête à la farce du sacrifice, là même où le martyr tendit les bras à la rédemption des hommes... 

VOIX OFF " Rops " 

Ce pauvre dessin, il n'avait guère été compris ! Et l'on ne voulait voir qu'un dessin "léger" là où j'avais voulu mettre autre chose. Voici à peu près ce que je voulais faire dire au bon Antoine, par Satan. (...) " Je veux te montrer que tu es fou, mon brave Antoine, en adorant tes abstractions ! Tes Dieux ont suivi ceux de l'Olympe ; la paille de ton petit Jésus n'est plus qu'une gerbe stérile, le bœuf et l'âne ont regagné les grands bois et leurs solitudes loin de ces hommes qui ont toujours besoin d'un Rédempteur. Mais si les Dieux sont partis, la Femme te reste et avec l'amour de la Femme, l'amour fécondant de la Vie. "

VOIX OFF " Rops "

Plus je vis ici, plus j'aime Paris, chaque jour, je lui découvre une nouvelle qualité et ce n'est qu'en y restant longtemps que l'on peut s'apercevoir combien cette ville est fine, intelligente, artiste et bonne enfant à la fois, adorable en un mot. Et quelle belle ville pour les yeux ! La nouvelle Avenue de l'Opéra ouvre des horizons merveilleux.

VOIX OFF " Rops "

Ce dessin me ravit. C'est presque aussi grand comme dimensions que la Tentation. J’ai fait cela en quatre jours : deux en salon de satin bleu, deux en appartement surchauffé, plein d’odeurs ; l’opopanax et le cyclamen me donnaient une petite fièvre salutaire pour la production. Je ne sais pas à qui je vendrai cela, mais cela m’est bien égal.

VOIX OFF " Rops "

Contrairement à ceux qui croient que l’on travaille à sauver la société en faisant un croquis ou un sonnet, je crois que l’art doit rester : UN DRUIDISME, ou se perdre. Ceux qui trouvent d'emblée l'admiration de toutes les prunelles, font nécessairement un art vulgaire, comme l'air d'opéra que l'on chante en sortant, les soirs de première. Les foules voient les bons tableaux, elles ne les regardent pas. J'ai un caniche qui s'arrête devant les cathédrales, il ne se connaît pas en architecture : il fait de même devant les casernes. De tous temps, les sots et les ignorants ses sont appelés légions, c'est une redite. Les Délicats peignent, gravent, dessinent ou sculptent pour cent cinquante personnes. Cela fait deux cents yeux en défalquant les myopes.

VOIX OFF " Rops "

Dussé-je m'ouvrir le ventre comme un Japonais, il faudra bien que cette pensée isse à la vie et que ce monde que je sens s'agiter en moi, livré aux colères des nationalités opposées qui m'ont passé leur sang, vienne en bonne lumière. Je n'ai qu'une qualité, un idéal mépris du public, et certains de mes dessins n'ont été qu'une façon d'abaisser ma fesse au niveau de sa face. Et quand, d'aventure, j'arrive à me " gober " pour parler comme M. Droz, quasi de l'Académie française, j'ouvre un vieux portefeuille, je regarde la Melancolia et le chevalier de la Mort de Dürer, l'estampe aux cent florins de Rembrandt, ou le vieux Breughel d'Enfer, et je sens immédiatement descendre en moi le juste sentiment de l'art macairesque, macaronique et simiesque qui est nôtre à nous tous ! Au fond tout cela ne vaut pas le chant glorieux de l’alouette au premier matin ou le bouquet de fleurs blanches que la Viorne jette au rebord de ma fenêtre.

VOIX OFF " Rops " 

Mercredi
Cher fils Chéri, je n’ai encore aujourd’hui que le temps de te dire un petit mot que j’avais oublié de te dire à propos de l’envoi des rosiers. Il y a là dans le panier expédié dix rosiers. Donne-leur un bon arrosement d’abord, puis laisse-les en repos et ne les arrose que quand leur terre sera sèche. Voilà mes petites notes d’horticulteur. A demain les affaires plus sérieuses. Au printemps je t’enverrai de belles plantes pour notre vieux Thozée. Je veux te donner le goût des fleurs cela m’a beaucoup consolé en mes solitudes. J’allais " voir " au jardin des plantes, les fleurs que nous avons cultivées ensemble, à Thozée au bon temps de ta première jeunesse, et il me semblait retrouver des amies qui me parlaient de vous. (…) Je t’embrasse à grands bras et à grand cœur. Embrasse bien ta mère.
Ton père qui t’aime

VOIX OFF " Lemonnier "

Une fois au travail, l’artiste se cloîtrait. " J’entre en religion d’art " Alors c’étaient des jours et des semaines à vivre, en effet, comme un moine dans sa cellule. (...) Jusqu’au tomber du soir, il demeurait là en bras de chemise, ébouriffé, le sang à la tête. Le heurt brutal ou discret d’un doigt à sa porte ne le tirait pas de son travail. Généralement, d’ailleurs, le concierge prenait soin de dépister le visiteur indiscret. C’étaient des périodes où on le disait absent de Paris, où lui-même se ménageait, pour être plus libre, des alibis.