Scénario du film "Les muses sataniques"

Réalisation : Thierry Zéno

"Maintenant, je me remets à peindre, mais en même temps mes craintes et mes terreurs d'enfant me reviennent, je sens trop la nature, c'est trop beau ; les peintres sont stupides et ridicules, se dire artiste et tâcher de rendre ce qu'on ne peut pas rendre : l'âme et la nature ; mais idiots et infirmes que vous êtes, si vous vous sentez réellement artistes, c'est-à-dire si vous aimez le beau ; jetez là vos pinceaux, vos couleurs, vos crayons, vos pierres lithographiques ; courez dans les bois, enivrez vous de tous les parfums printaniers, n'aspirez pas au ciel comme les poètes lamartiniens, mais aspirez à la terre comme les hommes."

"On dit que je ne tiens ni à ma vie, ni à rien - et je crois que je suis le dernier jeune homme qui croit à quelque chose ; en tous cas, Elise, si tu savais quelle énergie il faut pour tâcher de devenir un grand peintre, tu plaindrais fort ton pauvre Fély...

Je te dis pas adieu - moi - raye ce mot méchant de notre dictionnaire.

A toi, Fély.

Réexpédie mes lettres à mon adresse poste restante à Namur..."

"1863. Ah ! mon ami, si mes parents m'avaient consulté avant de me mettre au monde, j'aurais posé mes conditions ! J'étouffe ici ! Je passe mes jours à me contenir, et j'ai de furieuses envies de briser d'un coup de tête cette martingale de conventions avec laquelle les sociétés civilisées tiennent en bride les natures primitives."

"Je sais très bien que je ferais mieux de vivre d'une façon normale, de ne pas marcher dans les plates bandes, de ne pas être (à 30 ans) futile comme Chérubino di Amore de Beaumarchais..."

"Mais tout ce dont tu ne te doutes pas et qui ferait tomber en syncope tous les gens sérieux jusqu'à la cinquième génération mâle, c'est que je suis heureux et presque fier d'être ainsi ; et non aultre... ceci je l'espère passe les bornes d'une honnête insanité..."

"1864 - Mon cher Karl,

Tu ne connais pas les fonds d'Arquet ? Une merveille ! Figure-toi qu'en chemin, je rencontre un enterrement. J'ai toujours eu un faible pour les enterrements. On porte à bras à Namur et les porteurs ont des capes noires à collet jaune, légués par l'Espagne, qui font de belles notes sur les gris des routes. C'était un enterrement triste, celui-là. C'est rare. Derrière le cercueil recouvert de drap riche, avec des têtes de mort, en vrai or, suivait un petit garçon blond, de ce blond fade né des cours de récréation sans airs et des verbes copiés dix fois en punition d'un sourire. C'était lui le pauvret, qui menait le deuil, avec son petit nez rouge et de grosses larmes à travers les cils. A ses côtés, digne et protectant, ambulait un monsieur, le "mon oncle" ou le tuteur légal. Un curé goutteux, avec des bas tombant sur les boucles de ses souliers ; deux prêtres psalmodiant, lugubrement grotesques, encore enluminés par la digestion dérangée ; un bedeau avec de l'ouate dans les oreilles ; deux membres mâles et femelle de quelque congrégation, un enfant de chœur et un chien ; c'est tout.

Cela m'a plu. Je l'ai dessiné sur une grande pierre lithographique..."

"A Louis Defré, député.

1865.

Je ne mérite pas vos éloges, Monsieur, et je vous avoue que les libéraux et catholiques me laissent en tant que partis, parfaitement indifférent. Réunir quelques faces conventuelles et monastiques autour d'un livre blanc, me semblait, picturalement parlant, intéressant à faire, et j'en ai saisis l'occasion. Puis, il est toujours amusant de se moquer de l'hypocrisie de certaines gens qui font montre de vertus absentes, qu'ils soient catholiques ou libéraux. (…) Je renierai les tièdes", dit la parole de Dieu, que personne n'écoute d'ailleurs, ni libéraux, ni catholiques. En Belgique, ces deux partis me semblent profondément méprisables, n'osant ni l'un ni l'autre aller jusqu'au bout, lâches, timorés, détestant les pauvres, peureux des foules dont le grondement, quoique encore éloigné, trouble leurs copieuses digestions, et n'aspirent qu'à des règnes de juste milieu, méprisant l'art, les artistes, les écrivains, ennemis de ses appétences, lesquelles tiendraient d'ailleurs entre le groin et la queue du premier porc venu, il est moins réjouissant à voir que ce dernier, dont le ventre rosé a sollicité quelquefois la palette des maîtres."

"J'ai été, je crois, non pas l'ami, mais le plus fidèle et le plus respectueux compagnon de Baudelaire, j'ai allégé sa tristesse en Belgique, comme il le disait dans la dédicace d'un portrait qui m'est cher. Baudelaire se trouvait chez moi à la campagne, lorsqu'il a ressenti ces premières atteintes de la maladie qui devait l'emporter. Cette maladie, croyez-le bien, n'avait aucun rapport avec les excès de boisson que l'on a injustement reprochés à Baudelaire. (…) Il se défiait de tous ceux qu'il voyait et ce n'est guère que dans notre intimité qu'il mettait son cœur à nu. Cœur aussi bon et aussi aimant que son esprit était rebelle aux attendrissements épandus..."

"Le soir venu, plus rien... le silence ; les amis fatigués cheminent courbés ; un seul chante encore. Je serai celui-là!"

"Paris, septembre 1872

Ah ! Blankenberghe ! la plage ensoleillée, les bonnes causeries dans le sable blanc, la mer bleue, les routes de l'Antwerpen et Miss et Mary et Alice, comme tout cela est loin ! comme tout cela est près ! ... Vrai, mignonne Alice, je trouve Paris atroce, les hommes m'ennuient, les femmes m'ennuient, les soldats m'ennuient."

"Il m'a fallu une force dont je ne me croyais pas capable pour ne pas dire à Alice : partons et vivons à Paris, pour nous, n'importe où. Mais tous ceux qui ont des nerfs, de la tête et du sang sont passés par là ! On ne peut s'abandonner à cet entraînement, lorsque tout ce que fait la vie, la considération, la famille, l'amitié, l'amour paternel, et le respect de vous sont en jeu ! Garde ton bonheur, mon cher Maurice, tu es dans le vrai, et rien n'existe en dehors du foyer. Les êtres bizarres et indisciplinés comme moi ne sont pas faits pour ces bonheurs absolus, mais ils savent les apprécier, et si j'étais envieux, c'est la seule chose qui me ferait désirer être autre, malgré ma fameuse devise : aultre ne veux estre!"

"Monte Carlo.

Il y a juste un mois et demi que je suis arrivé ici pour huit jours...

L'aspect du pays et les noms aussi, vous mènent et vous font glisser tout naturellement en plein paganisme. Un brin d'imagination, et l'Estérel devient le mont Hymette, cher aux abeilles, le Napoule bordé de crêtes déchirées et roséissantes comme membrane Hymen des vierges après les premiers baisers, c'est le golfe de Corinthe ! Et il est permis à tous d'y aller !"

"Ce pauvre dessin, il n'avait guère été compris ! Et l'on ne voulait voir qu'un dessin "léger" là où j'avais voulu mettre autre chose. Voici à peu près ce que je voulais faire dire au bon Antoine, par Satan. (...) "Je veux te montrer que tu es fou, mon brave Antoine, en adorant tes abstractions ! Que tes yeux ne cherchent plus dans les profondeurs bleues le visage de ton Christ, ni celui de tes Vierges incorporelles ! Tes Dieux ont suivis ceux de l'Olympe ; la paille de ton petit Jésus n'est plus qu'une gerbe stérile, le bœuf et l'âne ont regagné les grands bois et leurs solitudes loin de ces hommes qui ont toujours besoin d'un Rédempteur. Mais Jupiter et Jésus n'ont pas emporté l'éternelle sagesse Vénus et Marie, l'éternelle beauté ! Mais si les Dieux sont partis, la Femme te reste et avec l'amour de la Femme, l'amour fécondant de la Vie."

"Je suis bien heureux de vos éloges, mais je ne les reçois qu'à titre d'encouragement - non pas que je veuille faire parade de modestie, la mienne est bonne fille qui se laisse faire des bleus sans trop crier -, mais je hais les hypocrisies de quelque nature qu'elles soient, mêmes celles qui ne cachent que des vanités et des amours-propres. Je crois et je suis même certain n'avoir pas fait grand'chose jusqu'ici, mais on m'attristerait fort en me disant que je ne deviendrai pas quelque jour un bon artiste ayant rendu vaillamment, courageusement certains aspects de la physionomie de notre temps."

"Pourquoi ne ferais-je pas aussi bien qu'un autre ? J'ai une bonne santé physique et morale, la volonté de bien faire, je vois bien visiblement devant moi la route à suivre, car j'ai foi en art, ce qui est beaucoup."

"Je suis arrivé à un âge que je trouve fort agréable dans la vie, parce que ayant vu à peu près tout ce qu'il faut, et ce qu'on doit avoir vu pour asseoir son jugement sur les choses, et régulariser sa vision sur les êtres, je ne suis ni blasé, ni fourbu, ni fatigué, que j'ai toutes mes dents, les reins assez solides pour porter une œuvre, et un si grand amour de la vie qu'il me semble chaque matin que je viens de naître."

"L'amour des Femmes, comme la boîte de Pandore, renferme toutes les douleurs de la vie; mais elles sont enveloppées d'un si lumineux paillon d'or, elle ont de si brillantes couleurs et de tels parfums, qu'il ne faut jamais se repentir de l'avoir ouverte ! Ces parfums éloignent la vieillesse et gardent en leurs relents les fiertés natives. tout bonheur se paie et j'en meurs un peu des doux et subtils poisons envolés du fatal coffret, et cependant ma main que l'âge rendra bientôt tremblante trouverait encore la force d'en briser les sources mystérieuses. (...) Puis qu'importent et la vie et la gloire, et l'œuvre ? Je donnerais tout cela pour les très douces heures ou pour les nuits d'été, où ma tête a reposé sur deux beaux seins modelés sur la coupe du roi Thulé, et comme elle maintenant, emporté par les flots !"

"Lis l'Assommoir d'Emile Zola. (...) cela passionne ici tout le monde des lettres, et on ne parle que de cela. C'est bon de sentir combien ce Paris tant calomnié est toujours vibrant et prêt à s'émouvoir pour de belles choses. (...) Plus je vis ici, plus j'aime Paris, chaque jour, je lui découvre une nouvelle qualité et ce n'est qu'en y restant longtemps que l'on peut s'apercevoir combien cette ville est fine, intelligente, artiste et bonne enfant à la fois, adorable en un mot. Et quelle belle ville pour les yeux ! La nouvelle Avenue de l'Opéra ouvre des horizons merveilleux."

"Au Repos des Artistes, à Anseremme (Province de Namur), août 1878.

Monsieur,

Je n'étais resté à Paris que trois jours pour faire poser une demi-douzaine de petits modèles que l'on ne trouve que là. J'avais besoin de ces études pour l'Album du Diable qui succédera aux Cent Croquis, et sera composé, comme celui-ci, par dizains. (…) Je ne vous cache pas qu'il y aura parfois des sujets un peu vifs. Le Diable peut tout voir, et si l'on fait "humain" on fait œuvre d'art. Les Anciens ne reculaient pas devant un bel accouplement et ils avaient raison. Il y aura de tout. Si nous traitons ensemble (je parle comme un notaire !), nous ferons en collaboration une œuvre intéressante au plus haut point, je crois, et je tâcherai que le côté commercial n'ait rien à envier à sa valeur artistique. (…) Je vous l'ai dit, j'ai le grand bonheur d'avoir une certaine fortune qui me permet de faire l'art qu'il me plaît de faire, et de ne demander qu'une simple rémunération des frais auxquels cet art m'entraîne par son étrangeté même. Je vous ferais beaucoup rire si je vous racontais le prix, en petits soupers et petits voyages "cythéréens" que m'ont coûté certains de Cent Croquis !"

"Bruxelles, 26 août 1878

Monsieur,

j'ai quitté Thozée hier, après avoir reçu votre aimable lettre. J'ai horreur de la campagne quand il pleut. Puis on m'avait signalé un modèle très étrange et qui n'était que de passage à Bruxelles. C'est une grande fille d'un très beau caractère. Je la fourrerai toute vive dans un frontispice dont je vous parlerai tout à l'heure. Je lui ai fait faire des bottines en cuir écarlate ; elle a un grand peignoir en dentelles noires à jour ; nue là-dessous, elle ressemble à une évocation indienne. Vous pouvez toujours m'écrire à Thozée ; la concierge a toujours mon adresse, et a ordre de me faire parvenir vos lettres où je suis. Puis vous savez quel être errant, fugace et vagabond je fais, et c'est le seul moyen d'être certain que les lettres arrivent, que de les expédier à Thozée."

"Marlotte, Hôtel Mallet, 12 décembre 1878.

Monsieur, je vous envoie la liste des dessins déjà faits pour les Cent Croquis, (...) œuvre que je veux de plus en plus soigner, et dans laquelle j'espère résumer tout un côté de la vie de notre temps. Je viens de terminer, et je crois assez heureusement, une grande étude de femme d'après mon nouveau petit modèle, que j'ai eu la cruauté de faire poser, par 8 degrés sous zéro (!), nue comme la Vérité. L'Art rend féroce !

"1879.

Ce dessin me ravit. C'est presqu'aussi grand comme dimensions que la Tentation. J'ai fait cela en quatre jours : deux en salon de satin bleu, deux en appartement surchauffé, plein d'odeurs ; l'opopanax et le cyclamen me donnaient une petite fièvre salutaire pour la production... Je ne sais à qui je vendrai cela, mais cela m'est bien égal."

"Le soir, ce Danube énorme apporte des fraîcheurs attiédies. Ses vagues viennent frôler ses rives avec des froufrous et l'on entend comme des bruits de baisers donnés à la Terre. L'Homme-fleuve des vieilles mythologies se sent. Il sort de lui quelque chose d'allanguisant et de voluptueux qui se lit dans les yeux noyés des femmes dans leurs poses molles, dans leur parler plus doux. Jamais cette belle langue magyare n'est plus caressante qu'à l'heure des premières étoiles. Toutes ces douceurs vous pénètrent et l'on comprend le mot. Pesth est la première ville d'Orient. C'est un enfant que l'Asie a poussé en Europe le plus loin qu'elle a pu. Quoi qu'on ait fait, il a gardé les traits et les souvenirs de sa mère, qui pendant le nuits d'été revient encore lui parler tout bas et le baiser ai front.

"S'il voit que vous vous intéressez à ce qu'il raconte sur son instrument, il vous suit, vous sourit, vous caresse de l'œil ; il se penche sur votre épaule, se met dans votre poche, vous fourre son violon dans l'oreille.

"Erre en paix longtemps, Eternel Indompté ! reste encore quelque temps sur terre pour le plaisir de nos yeux et la joie de nos âmes, fatigués de conventions, de convenu et de convenable ! Rends-nous toutes les belles Folies et toutes les grandes Ardeurs remontées au Ciel avec les Dieux. Dis l'Amour, la Gloire, le vieil Honneur ! Célèbre encore avec moi, frère, dans ce coin perdu de la Pusta où les "Réguliers" ne peuvent nous entendre. Toutes les nobles passions qui ne servent à rien, heureusement, sans cela ils y auraient ajouté de la vapeur ! Et surtout ! n'essaye pas de devenir "Honnête" ! J'ai beaucoup vécu avec les "Honnêtes Gens" et j'ai failli le devenir.

Nos cœurs d'artistes, vois-tu, à côté des leurs, sont purs comme les flots du Danube et comme les yeux de tes beaux enfants. Les "Honnêtes Gens", crois-moi, sont plus plats, plus serviles, plus lâches que les autres, et il sont moins honnêtes !"

"Séville, avril 1880.

L'Homme, l'animal et le sol sont ici du même bloc, de la même tonalité, de la même matière. "C'est d'ensemble". (...) Et il faut qu'ils soient ainsi pour bien refléter ces grands paysages apocalyptiques d'où jaillit un jour Sainte Thérèse, comme la flamme du silex, et qui semblent n'avoir jamais été fécondées que par le Semeur d'Ivraie de la croyance catholique."

"J'ai quitté la Belgique abreuvé de dégoûts et j'y serais crevé de désespoir et de privations comme Charles Decoster, le seul homme de talent qu'ils avaient, et qui m'écrivait un mois avant sa mort, j'ai l'autographe : "J'étouffe, je suis entouré de bandits qui n'ont pitié ni du pauvre talent que je me sens, ni de mes idées, ni de moi, et qui me feront crever dans un grabat. Ecris-moi encore une de ces bonnes lettres qui me soutiennent, me réconfortent et me donnent pour quelques heures l'illusion qu'un jour peut-être je pourrai encore devenir ce que j'avais rêvé d'être et d'écrire ce que j'aurais voulu écrire, sans déplaire aux gens en place, par lesquels il faut passer en Belgique pour vivre matériellement de sa plume. Il faut baiser le sabot de l'âne. Ah ! si j'avais été Théodore Juste !!! (…) A part deux ou trois mots, voilà le testament du pauvre Charles. C'était une âme élevée, un cœur noble et un talent. Ils l'ont fait crever comme un chien, dans le dénuement absolu. Il faut en finir et dire, un jour, leur fait aux tenanciers de l'argent des Beaux Arts et leur dire : si vous ne vous connaissez pas en Art et Littérature, que foutez-vous là ! La Littérature, les Arts, c'est la vraie gloire d'un pays. On l'a dit et rabaché, mais cela reste vrai ! (…) Je t'autorise à citer cette effroyable dernière page de Charles Decoster. C'est une bonne action que tu feras. Cela sauvera peut-être un homme de lettres, un peintre ou un musicien aux abois. Tu as l'occasion de le dire, dis-le."

"Mon cher Vieux Liesse,

je t'envoie une épreuve de l'Oracle du Hameau. Ce titre envolé de l'almanach des muses me plaît, hein ? A propos, je viens de recevoir les Soirées de Médan de Zola, avec une dédicace ! (…) Travailles-tu fort ? Faut travailler ! sans cela, on ressemble "à un sanglier oisif et inutile dans son bauge". C'est Mademoiselle Triquet qui me disait cela, ma première "maîtresse", celle qui m'apprenait à lire ! J'entends encore sa voix de nez qui disait : "Epelissez mon coq ! et quand vous saurez bien lire, vous deviendrez bourgmestre." J'aimais pas épelisser, mais j'aimais bien Mamzelle Triquet qui avait de grosses fesses sur la poitrine et qui les appuyait toujours sur mon oreille en me montrant à "épelisser". Je sens encore leur chaleur et leur tendreté. Quant à être bourgmestre, je n'aimais pas non plus, parce que j'avais remarqué que le bourgmestre n'allais jamais prendre des chabots dans le ry de Pontaury. Quels chabots, Mon vieux Liesse, gros comme des carpes. Personne à une lieue de Thozée ne les crochait comme moi ! Toutes les fourchettes de ma mère y ont passé ! J'ai revu le ry de Pontaury et les chabots. Ils sont tout petits - il n'y a plus de chabots au Pays wallon!"

"Quant aux modèles. C'est l'écueil de la province !...Lorsque j'habitais Namur, j'en étais réduit aux filles à soldats ! Et quels tétons ! Une beau jour, j'ai trouvé une fillette flamande propre et jolie, assez bien faite, rondelette. Je n'ai pas voulu la lâcher et cependant nos relations étaient pures ! On l'appelait, la malheureuse, "l'Entretenue de Monsieur Félicien" ! C'était la fille d'une cantinière qui la laissait libre. C'était une chance ! Elle s'est mariée avec un tonnelier. Je n'ai pu la remplacer."

"Paris, 29 mars 1882.

Mon cher Vieux,

Godebski a donné hier un grand dîner costumé, très amusant et très drôle. J'y étais en saint Antoine "ex-tenté" et professeur "d'extases" (...) Rentré à onze heures du matin !"

"Neuf août 1882

Une de mes tristesses, c'est la police ! En nul endroit de cette bonne France, il n'est permis de mettre à nu de belles cuisses le long du ruisseau et de les peindre à leur plus grande gloire. J'y ai mis de l'entêtement et, aidé par la haine que je porte à toutes les législations et à tous les législateurs hémorroïdeux, je trouve les coins où les gardes-champêtres qui ont toujours peur des vipères, n'osent pénétrer, et je peints en belle lumière, sous les saules, vers lesquels elle n'ont pas envie de fuir, des Galathées qui feraient rougit l'honnête Virgile..."

"Paris, ce 22 juillet 1883

Mon vieux copaing. Je suis hanté depuis quelques jours du désir féroce de faire une danse macabre plus que macabre ! Une machine à la gloire de la mort "égalisatrice et libératrice" ! Cela m'a repris. Il y a dix ans que je rêve de cela. A Thozée, j'ai fait des tas d'esquisses de cette machine là. Je t'écris un billet pour te dire que, si par hasard tu allais voir Léon, de le prier de te remettre les quelques croquis gaiement funèbres qui sont restés chez lui. Ecris-moi pandour !

Ton fidèle Fély."

"... Je cherche une formule d'art nouvelle. Je trouve que le nu de nos artistes n'est pas assez moderne, qu'il est trop la reproduction de l'antique et je voudrais un nu plus intense, dégageant un frisson inconnu qui doit exister dans le domaine de l'art et que je trouverai..."

"Je ne suis ni artiste "arrivé", ni un "maître" ; je ne suis qu'un chercheur et qu'un inquiet ; et je vous assure que, devant la nature, le pinceau, la pointe ou le crayon tremblent toujours dans ma main comme aux premiers jours."

"Ceux qui trouvent d'emblée l'admiration de toutes les prunelles, font nécessairement un art vulgaire, comme l'air d'opéra que l'on chante en sortant, les soirs de première. Les foules voient les bons tableaux, elles ne les regardent pas. J'ai un caniche qui s'arrête devant les cathédrales, il ne se connaît pas en architecture : il fait de même devant les casernes... De tous temps, les sots et les ignorants ses sont appelés légions, c'est une redite. Les Délicats peignent, gravent, dessinent ou sculptent pour cent cinquante personnes. Cela fait deux cents yeux en défalquant les myopes... "

"New York, 9 octobre 1887.

Mon cher Vieux,

(...) New York est la ville la plus étonnante qui soit au monde (...) Une ville formidable avec ses ponts, ses chemins de fer en l'air, ses milliers de navires, issus d'un rêve (...) Ajoute que presque toutes les maisons sont à six ou huit étages, plusieurs à dix, et tu jugeras la difficulté à amalgamer tout cela. (...) De temps à autre, un cimetière avec de grands arbres, un cimetière XVIIIe siècle, où dorment les premiers bandits qui ont débarqué à l'île de Manhattan - maintenant la première ville du monde."

"J'ai un ami, au Sahara, très loin, dans une oasis, à Tuggurth, à soixante-cinq lieues plus loin que Biskra. On les a où on le peut, les amis ; le tout est qu'ils soient bons. Non seulement il est Saharrien, mais il est Agha et chef de l'étrange cité qu'est Tuggurth. C'est un grand philosophe qui connaît le Christ et Mahomet, et il m'a plus appris en devisant avec lui sous ses dattiers que tous les professeurs d'esthétique qui déposent leurs culs dans les fauteuils d'académie. (…) "Ne dessine pas ces palmiers qui sont là-bas près de ma maison", me disait-il ; ils ne le veulent pas, ils n'ont rien à te dire ! (...) Si moi, qu'ils ont vu tout petit, je savais ton métier - qui d'ailleurs est enfantin et inutile, ainsi que l'a dit le Prophète - ils me diraient tout ce qu'ils on à dire. Toi, va parler aux arbres du pays de ton père !"

"Le 3 novembre 1889

P.S. Je relis ma lettre et je trouve que je fais peut-être un peu le "professeur" là-dedans ! N'oubliez pas ma vieille devise : on fait bien par tous les moyens !! Ce ne sont pas des préceptes que je vous adresse, mais des impressions personnelles. Et n'y voyez autre chose, je vous prie. Je hais les doctrinaires, vous le savez ! Et les précepteurs, donc ! presqu'autant que les percepteurs ! (…) Si, un jour, il vous plaisait de rechercher un vernis mou à retoucher, je vous donnerais là-dessus des notes sur la marche à suivre, et sur les matières résineuses à employer. Ces recherches sont d'ailleurs fort intéressantes... Moi, je suis maladroit pour ces machines-là : je me brûle, je renverse des potiquets de résine en flamme, je flanque le feu à des maisons de 800.000 francs, et quand je faisais mes essais, les pompiers du quartier étaient prévenus, et mon propriétaire ne dormait plus ! Je n'ai pas de laboratoire, rien ! Et cependant, j'ai des formules !"

"Certes pour cette grande amoureuse de Jésus, la mort eu de secrètes caresses et d'ineffables jouissances car sa bouche après que son cœur eut cessé de battre en garda l'extase et le sourire."

"J'ai acquis un assez curieuse habilité mordicante, surtout comme mordicant-vernis-mousseux, et cela, par l'emploi des différents acides. Je commence toujours par l'acide chromique. C'est l'acide qui possède le mieux la propriété de nettoyer le travail immédiatement. Dans le vernis mou surtout, il reste souvent, entre le crayon et le cuivre, des molécules de graisse qui résistent à l'acide et font le travail inégal. Si j'ai le temps, j'emploie, au lieu du perchlorure, le chlorhydrique, mais je termine aussi par l'azotique, car le chlorhydrique et le perchlorure ne donnent pas des morsures veloutées. Du reste, cela dépend des sujets et de ce que l'on veut faire, naturellement."

"27 janvier 1891

Je reviens du Midi où les médecins m'ont envoyé, tout simplement comme si j'avais été un aspirant poitrinaire. Il n'y avait rien de cela, mais c'était presque aussi grave. Depuis le 15 décembre, je suis, ou plutôt j'étais, en proie, comme disait Télémaque, à une fièvre étrange, qui ne me quittait pas, m'ôtait tout sommeil, me donnait d'horribles névralgies et des transports au cerveau, qui ont été jusqu'à faire craindre pour ma raison. J'étais d'ailleurs un Monsieur, à ce qu'il paraît, très désagréable. Pour moi, tout cela est la fin de la "crise", de cette terrible crise "artistique" que je traverse depuis l'année dernière. La crise dont est mort mon pauvre maître et ami Fromentin. Plus heureux que lui, j'en reviens ! Mais je sens que je reviens de loin. Que voulez-vous, mon bon Rassenfosse, on est artiste ordinaire ou quelque chose de plus et, pour passer par cette porte qui mène au "quelque chose de plus", et qui est gardée, comme dans les féeries, par des enchanteurs et des monstres, il faut livrer, au seuil de grands combats. J'en suis resté au seuil, mais il faut bien l'enfoncer cependant, cette porte ! (...) J'étais à Porquerolle, une petite île de la côte de Provence, et, encore un fois, ses lauriers et ses lentisques m'ont rendu la paix morale. Je revis."

Demi-lune, 25 mars 1893.

Mon cher Vieux,

Grand merci de tes jets de houblon. Tu comprends que depuis que Eugène Demolder a découvert dans l'Art Moderne que j'étais aussi flamand que toi, tout ce qui vient de ma nouvelle patrie est encore meilleur ! Décidément, la terre wallonne ne produit ni peintres, ni dessinateurs, il n'y avait qu'Artan et moi, Artan est batavo-portugais, et me voila flamand comme un carabitje ! Fichue la ville de Namur si elle compte sur ma statue pour orner la place St Aubin ! C'est Audenaerde qui l'emportera ou Malines. Cela fera un potin !

A toi, mon vieux frère en Rubens, et embrasse toute ta belle famille pour moi... "

"Mon cher fils aimé,

Il faut beaucoup pardonner aux artistes. Lycurge – est-ce Lycurge – les faisait reconduire à la frontière, couronnés de roses ! Mais il ne les en bannissait pas moins de sa République idéale. Et je crois qu'il avait raison ! Tu auras à pardonner bien des choses à ma mémoire. Mais tu te souviendras de la parole de Jésus : "il sera beaucoup pardonné à ceux qui ont beaucoup aimé", et comme moi je sais que je t'ai "beaucoup aimé", tu trouveras pour moi, en ton cœur, bien des indulgences, qui me consoleront de mes fautes par delà la Vie.

Ton père qui t'aime bien."

"1894.

J'obéis à un besoin de solitude inexprimable et je vis dans une déplorable torpeur d'esprit, ce qui ne me pousse pas à l'œuvre !

Quand je souffre trop, je fais seller mon cheval, je m'enfonce dans la forêt, muette comme le désir, muette comme moi, car je ne suis pas le Monsieur gai que vous connaissez, et que je montre dans "les Sociétés" ce qui m'a valu la réputation d'homme charmant et spirituel comme un journaliste au dessert. Ne croyez rien de ce Monsieur-là, je vous prie. J'ai l'âme enfermée dans mon corps, comme un tigre famélique dans une cage ferrée, et mes terribles passions hurlent comme lui. (…) Tout ce qui effraie les hommes dans leurs petits appétits physiques, peureux des caresses innomées, m'a, d'enfance paru simple, naturel et beau. D'où la haine de sots et de cet art que personne n'a osé faire avant moi. Je me suis promené nu, avec un dédain indicible pour toutes les faiblottes pudeurs et dans la noble exaltation de ma virilité, en un temps où les paletots sacs voilent les laideurs et les maigreurs d'une humanité à son déclin. Et je suis fier de ce que j'ai fait."

"12 novembre 1894.

Je suis, non pas malade, mais atteint ! Ah ! ce cœur a bien le droit d'être malade. Depuis soixante ans, il tressaille à toutes les émotions comme une harpe éolienne, et ce qui le tue, c'est que ce n'est pas fini. Le resouvenir de l'effleurement des jeunes baisers me ramène au cœur les beaux battements des nuits bénies et les doux étouffements des extases anciennes ! Je mourrai cardiaque et impénitent !"

"27 mars 1895

Puisque ton ami Henrijean a bien voulu m'entreprendre, il faut absolument qu'il me fasse vivre dix ans, pas un jour de moins. Il me faut ces dix ans pour mettre en lumière les belles imaginations que je sens danser en ma cervelle... Je travaille trop ! Serait-ce un pressentiment de ma fin prochaine ?"

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