Lettres de Félicien Rops

à Jules Beaujoint, 1860 (?)

à Henri Liesse, 1864

à Ernest Scaron, 9/10/1867

à Léon Marcq, décembre 1853

à Louis Rorcourt, Thozée, 15/04/1862

à Madame Rorcourt, 1864

à Octave Pirmez, 1864

à Péladan

à Auguste Poulet-Malassis, 1864

à Félix Mommen, Mettet 14/11/1878

à son fils Paul

à son fils Paul, 1877 (?)

Choix de lettres

Ah ! mon ami, si mes parents m'avaient consulté avant de me mettre au monde, j'aurais posé mes conditions ! J'étouffe ici ! Je passe mes jours à me contenir, et j'ai de furieuses envies de briser d'un coup de tête cette martingale de conventions avec laquelle les sociétés civilisées tiennent en bride les natures primitives. (…) Pendant 6 ans, ma famille exaspérée de me voir devenir artiste m’avait privé de ressources pour me forcer à reprendre l’étude… J’avais perdu mon père à quinze ans. J’ai été bercé tout jeune par des mélodies signées Beethoven et Mozart, cela éveillait en moi tout un monde de choses étranges, fantastiques, je tâchais de leur donner un corps et je couvrais les marges des partitions d’enroulements bizarres où se pressaient comme les dieux d’Obéron, une foule d’êtres grotesques, sombres, mystérieux ou terribles, au milieu desquels venait cavalcader à toute bride Freyschutz, le chasseur noir du vieux Carlo-Marie Weber. A quinze ans je voulais donc me faire peintre.
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J'ai été, je crois, non pas l'ami, mais le plus fidèle et le plus respectueux compagnon de Baudelaire, j'ai allégé sa tristesse en Belgique, comme il le disait dans la dédicace d'un portrait qui m'est cher. Baudelaire se trouvait chez moi à la campagne, lorsqu'il a ressenti ces premières atteintes de la maladie qui devait l'emporter. Cette maladie, croyez-le bien, n'avait aucun rapport avec les excès de boisson que l'on a injustement reprochés à Baudelaire. Il se défiait de tous ceux qu'il voyait et ce n'est guère que dans notre intimité qu'il mettait son cœur à nu. Cœur aussi bon et aussi aimant que son esprit était rebelle aux attendrissements épandus...
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Je ne mérite pas vos éloges, Monsieur, et je vous avoue que les libéraux et catholiques me laissent en tant que partis, parfaitement indifférent. (…) Réunir quelques faces conventuelles et monastiques autour d'un livre blanc, me semblait, picturalement parlant, intéressant à faire, et j'en ai saisis l'occasion. Puis, il est toujours amusant de se moquer de l'hypocrisie de certaines gens qui font montre de vertus absentes, qu'ils soient catholiques ou libéraux. Je renierai les tièdes", dit la parole de Dieu, que personne n'écoute d'ailleurs, ni libéraux, ni catholiques. En Belgique, ces deux partis me semblent profondément méprisables, n'osant ni l'un ni l'autre aller jusqu'au bout, lâches, timorés, détestant les pauvres, peureux des foules dont le grondement, quoique encore éloigné, trouble leurs copieuses digestions, et n'aspirent qu'à des règnes de juste milieu, méprisant l'art, les artistes, les écrivains, ennemis de ses appétences, lesquelles tiendraient d'ailleurs entre le groin et la queue du premier porc venu, il est moins réjouissant à voir que ce dernier, dont le ventre rosé a sollicité quelquefois la palette des maîtres.
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(A propos de la bataille de Sedan en 1870)
Quel livre on ferait là-dessus ! Oui, toute cette plaine qui grouille de cervelle humaine, les morts à fleur de gazon et qui vont faire de l’engrais pour le blé de demain, la puanteur presque voluptueuse du vaste pourrissoir, jusqu'à donner l’idée de la terre en amour...
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(A propos de la mort de sa fille Juliette)
Ici, on commence à se remettre un peu, tout doucement. La joie de la maison est partie et l’on a encore tous les larmes aux yeux lorsqu’on regarde à table sa place vide, sa place qu’elle remplissait si bien la chère chérie. C’est mon premier grand malheur mon cher Alfred, et il faut du temps pour s’habituer à supporter une douleur quand on a jamais rien supporté du tout. Paul heureusement se porte bien, il me paraît fort et robuste mais, depuis la maladie de Juliette, je ne suis plus tranquille.
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Dussé-je m'ouvrir le ventre comme un Japonais, il faudra bien que cette pensée hisse à la vie et que ce monde que je sens s'agiter en moi, livré aux colères des nationalités opposées qui m'ont passé leur sang, vienne en bonne lumière. Je n'ai qu'une qualité, un idéal mépris du public, et certains de mes dessins n'ont été qu'une façon d'abaisser ma fesse au niveau de sa face. Et quand, d'aventure, j'arrive à me " gober " pour parler comme M. Droz, quasi de l'Académie française, j'ouvre un vieux portefeuille, je regarde la Melancolia et le chevalier de la Mort de Dürer, l'estampe aux cent florins de Rembrandt, ou le vieux Breughel d'Enfer, et je sens immédiatement descendre en moi le juste sentiment de l'art macairesque, macaronique et simiesque qui est nôtre à nous tous !
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Mon Cher Monsieur Péladan,
Je suis arrivé à Thozée dans de mauvaises conditions morales & physiques, une tristesse insurmontable, ma tristesse du Paris d'été, doublée : tristesse de juillet. J'ai été très malheureux en ce mois, & à chacun de ces renouveaux toutes mes anciennes plaies se rouvrent, comme les vieux crucifix qui, la Semaine Sainte venue poussaient des gémissements & versaient des larmes de sang. (…) Arrivé à Thozée, mon Paraclet, mon Port-Royal des Champs, j'ai été pris d'un commencement de fièvre. Je n'ai rien dit à mon fils, j'ai refait ma malle & je suis allé d'une pleine traite m'enfermer dans un petit coin de dune inconnu & perdu dans l'île de Walcheren, bon pour y vivre, pour y aimer, pour y mourir, retrouver un de mes vieux amis qui reste là-bas avec son bateau, un philosophe artiste ayant le mépris des mondes -modernes, simple, bon, fort, un homme tonique, qui m'aime pour mon intensité de vie & qui est l'une des plus belles figures viriles qui se soient profilées sur la blancheur des dunes ; - près de cette mer glauque qui faisait peur à l'italien Jules César.
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J'ai quitté la Belgique abreuvé de dégoûts et j'y serais crevé de désespoir et de privations comme Charles Decoster, le seul homme de talent qu'ils avaient, et qui m'écrivait un mois avant sa mort, j'ai l'autographe : " J'étouffe, je suis entouré de bandits qui n'ont pitié ni du pauvre talent que je me sens, ni de mes idées, ni de moi, et qui me feront crever dans un grabat. (…) C'était une âme élevée, un cœur noble et un talent. Ils l'ont fait crever comme un chien, dans le dénuement absolu. Il faut en finir et dire, un jour, leur fait aux tenanciers de l'argent des Beaux Arts et leur dire : si vous ne vous connaissez pas en Art et Littérature, que foutez-vous là ! La Littérature, les Arts, c'est la vraie gloire d'un pays. On l'a dit et rabaché, mais cela reste vrai !
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Je voudrais de nouvelles formules, même inférieures aux anciennes ! comme je préfère une blouse neuve, de forme invue, à toutes les défroques de soie & de velours trouées par dix générations de Rois ! – Depuis deux ans en mes impuissances, je ne fais que déchirer ce que je fais, – quand c'est sur papier, – à le trouer quand c'est sur toile, à le marteler quand c'est sur cuivre. D'où : non pas un désespoir violent, mais une tristesse continue, persistante, & un découragement incessant & navrant, tournant à la manie, manie que je voyais grandir & s’accentuer de jour en jour avec une quasi-terreur, comme un Mr qui aurait dans la tête un baromètre, sur le tube duquel il pourrait voir, par un phénomène de vue réflexe, monter sa matière cérébrale, au lieu de mercure, & grimper effroyablement du cran de l’Idée Fixe à celui de la Folie.
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Je reviens du Midi où les médecins m'ont envoyé, tout simplement comme si j'avais été un aspirant poitrinaire. Il n'y avait rien de cela, mais c'était presque aussi grave. Depuis le 15 décembre, je suis, ou plutôt j'étais, en proie, comme disait Télémaque, à une fièvre étrange, qui ne me quittait pas, m'ôtait tout sommeil, me donnait d'horribles névralgies et des transports au cerveau, qui ont été jusqu'à faire craindre pour ma raison. J'étais d'ailleurs un Monsieur, à ce qu'il paraît, très désagréable. Pour moi, tout cela est la fin de la "crise", de cette terrible crise "artistique" que je traverse depuis l'année dernière. La crise dont est mort mon pauvre maître et ami Fromentin. Plus heureux que lui, j'en reviens ! Mais je sens que je reviens de loin. (…) Que voulez-vous, mon bon Rassenfosse, on est artiste ordinaire ou quelque chose de plus et, pour passer par cette porte qui mène au "quelque chose de plus", et qui est gardée, comme dans les féeries, par des enchanteurs et des monstres, il faut livrer, au seuil de grands combats. J'en suis resté au seuil, mais il faut bien l'enfoncer cependant, cette porte ! (...) J'étais à Porquerolle, une petite île de la côte de Provence, et, encore un fois, ses lauriers et ses lentisques m'ont rendu la paix morale. Je revis.
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Quant au Rops de mes rêves, dont vous souriez entre les lignes, gentiment, et dont vous avez raison de sourire, je n’y crois pas beaucoup plus que vous n’avez l’air d’y croire. (…) Je souffre et je m'agite comme un nain rachitique que les mauvais esprits ont enfermé dans une armure de géant. je vois les sommets neigeux d'où l'on découvre les infinis, et si débile que je sois, poussé par ces douloureuses fièvres, je me suis mis en route pour joindre les mirages. (…) Je sais que mes os blanchiront sur les sentiers pierreux qui y mènent et que le vol tournoyant des corneilles sera leur seule couronne. Qu'importe ? C'est d'un bon cœur de tenter l'ascension, et de dédaigner l'auberge où, dans la vallée, s'empiffrent les passants et les touristes à billets de parcours. (…) En attendant : Dum spiro spero, c'est la devise de mon âge mûr !
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Le terrible malheur arrivé à notre pauvre Guy de Maupassant me navre. C’est une série à la noire qui continue. J’espère que cela va bientôt finir ? Ah ! la folie’ C’est là notre ennemie à nous tous ici, les amoureux de la Chimère !…
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Mon cher fils aimé,
Il faut beaucoup pardonner aux artistes. Lycurge – est-ce Lycurge – les faisait reconduire à la frontière, couronnés de roses ! Mais il ne les en bannissait pas moins de sa République idéale. Et je crois qu'il avait raison ! Tu auras à pardonner bien des choses à ma mémoire. Mais tu te souviendras de la parole de Jésus : "il sera beaucoup pardonné à ceux qui ont beaucoup aimé", et comme moi je sais que je t'ai "beaucoup aimé", tu trouveras pour moi, en ton cœur, bien des indulgences, qui me consoleront de mes fautes par delà la Vie.
Ton père qui t'aime bien.
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J'ai l'âme enfermée dans mon corps, comme un tigre famélique dans une cage ferrée, et mes terribles passions hurlent comme lui. Tous les hommes me paraissent petits, mesquins, polissons sans grandeur, commis-voyageurs en leurs piètres éroticités. (...) Tout ce qui effraie les hommes dans leurs petits appétits physiques, peureux des caresses innommées, m'a, d'enfance, paru simple, naturel et beau. Un homme donnant au corps de sa maîtresse toutes les ivresses que sa bouche peut inventer, deux femmes se couvrant de baisers, m'ont toujours paru les plus belles choses du monde à célébrer par la plume ou le crayon. D'où la haine de sots, et cet art que personne n'a osé faire avant moi. Je me suis promené nu, avec un dédain indicible pour toutes les faiblottes pudeurs et dans la noble exaltation de ma virilité, en un temps où les paletots sacs voilent les laideurs et les maigreurs d'une humanité à son déclin. Et je suis fier de ce que j'ai fait.
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Je suis, non pas malade, mais atteint ! Ah ! ce cœur a bien le droit d'être malade. Depuis soixante ans, il tressaille à toutes les émotions comme une harpe éolienne, et ce qui le tue, c'est que ce n'est pas fini. Le resouvenir de l'effleurement des jeunes baisers me ramène au cœur les beaux battements des nuits bénies et les doux étouffements des extases anciennes ! Je mourrai cardiaque et impénitent !
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Lettre de Rops à X. reproduite par Maurice Kunel. Musée Rops, Namur. (Extrait publié dans « Félicien Rops », Editions Complexe, 1998, p.18)