Cahier 8
La Société Internationale des Aquafortistes

Catherine Méneux

 
Félicien Rops fonde la Société internationale des Aquafortistes à Bruxelles le 4 décembre 1869. Jusqu’aux années 1874-1875, date de son installation à Paris, c’est de Thozée qu’il mènera à bien ce projet. Sa presse et son matériel de graveur étaient en effet dans le château. Il donna de nombreuses leçons de gravure et se livra à d’intenses recherches sur les techniques.
L’histoire de cette société ne se résume pas à celle de Rops  et elle a réunit de nombreux artistes ; néanmoins, comme Camille Lemonnier l’a écrit, Rops a été " l’âme de cette société ". En 1869, il est en effet le seul en Belgique à vouloir réhabiliter l’eau-forte, un art qui privilégie l’inspiration et la liberté de l’artiste. Voyageur infatigable et curieux, il a établi de nombreux liens avec des aquafortistes étrangers. Convaincu que la Belgique est un carrefour en Europe, il va s’attacher à donner une dimension internationale au nouveau groupe.
La Société internationale des aquafortistes fait partie des nombreux projets qui ont animé la vie de Félicien Rops. Par sa durée et ses résultats, on peut penser qu’elle fut l’un des plus abouties.
L’histoire de cette Société comprend deux grands épisodes. Le premier, de 1869 à 1874, est une période de préparation et de gestation pendant laquelle la société ne publie rien. Rops ne s’est pas encore installé à Paris. Il croit fermement à son projet et forme une pléiade d’aquafortistes. Grâce à lui, Bruxelles connaît un véritable renouveau de l’eau-forte.
En 1874, un nouveau comité est élu et s’emploie à réaliser les deux objectifs de la société : la publication d’un album mensuel et l’organisation d’expositions. Rops ne réside alors en Belgique que de manière épisodique. Occupé par mille projets, il se désintéresse progressivement de son œuvre. Nous verrons pourquoi. C’est presque malgré lui qu’il continue néanmoins à jouer un rôle prédominant. Les publications d’eaux-fortes sortent enfin à partir de 1875 et une exposition aura lieu l’année suivante.
Je m’attacherai donc à montrer que cette société fut la grande ambition de Rops et que l’eau-forte belge lui doit son renouveau. Néanmoins au moment où la société réalise enfin ses objectifs, Rops est un homme occupé à d’autres projets et le mouvement qu’il a créé le dépasse progressivement.

 
I - Une grande ambition

La genèse du projet :
Créer une société d’aquafortistes fut la grande ambition de Rops. Un certain nombre d’événements expliquent la genèse de ce projet et ses motivations. Avant tout dessinateur, on va voir qu’il évolue progressivement vers la défense de l’eau-forte de peintre. En second lieu, malgré son individualiste, il comprend que l’association d’artistes est le seul moyen de diffuser un art qu’il maîtrise et qui n’existe pas dans son pays.

L’eau-forte de peintre :
Le renouveau de l’eau-forte en Europe est né avec la création à Paris d’une première société d’aquafortistes en 1862. A cette époque, la gravure en Belgique survit à travers une petite école de burinistes et l’eau-forte est un art quelque peu oublié. Il revient à Rops d’être entré en contact avec le mouvement parisien et d’avoir fait sienne sa cause. Il lui revient également d’avoir compris sa portée intellectuelle. Car, en fait, que signifie la lutte pour la réhabilitation de l’eau-forte ? A travers elle, les artistes revendiquaient le droit à un art libre, dégagé des dictats académiques. Dans une société qui s’industrialisait de jours en jours, ils défendaient le statut de l’artiste, le statut de celui qui maîtrise un métier et crée des œuvres originales.
Ces idées sont pourtant bien étrangères à Rops au début des années 1860. Après des débuts de lithographe, il est attiré par le métier d’illustrateur pour sa rentabilité et sa large diffusion.
On peut donc se demander ce qui va progressivement le faire évoluer vers la défense de l’eau-forte de peintres.
Dans cette transformation, l’arrivée de l’éditeur Auguste Poulet-Malassis et de Baudelaire à Bruxelles joue un rôle primordial. Grâce à Poulet-Malassis, il rencontre en 1864 Félix Bracquemond et de nombreux graveurs expérimentés à Paris. Rops, le dessinateur devient un aquafortiste compétent et l’illustrateur attitré des ouvrages édités par Poulet-Malassis ; il prend goût aux expérimentations les plus diverses.
Il cotoie également Baudelaire dont l’univers le marque profondément. L’écrivain lui transmet sans doute ses conceptions en matière d’eaux-fortes, un art qu’il a comparé à l’écriture et défendu dans quelques articles.
C’est donc avec une liberté nouvelle qu’il exerce ce métier et exprime progressivement une iconographie qui lui sera propre.
Ces nouvelles relations l’amenent à découvrir les activités de la Société des Aquafortistes de Paris. Il en est membre en 1865. Il n’est pas le seul Belge puisque l’on compte également Eugène Smits, Clays, un des frères Stevens, Verwée et d’autres. La société française est alors une expérience unique ; elle est née de l’association d’un éditeur, Alfred Cadart, d’un imprimeur, Auguste Delâtre et d’un groupe d’artistes soucieux de diffuser leurs eaux-fortes. Elle recueille de nombreuses adhésions étrangères. Son activité consiste à publier 5 eaux-fortes par mois. Elle édite des artistes aussi célèbres et talentueux que Manet, Jongkind, Courbet, Corot, Whistler ou Méryon. Beaucoup s’initient à l’eau-forte sous son impulsion.
On peut imaginer alors l’enthousiasme de Rops devant une telle entreprise. L’eau-forte est non seulement reconnue à Paris mais liée aux milieux d’avant-garde.
Ses rapports à la gravure évoluent donc à cette époque : il ne veut plus seulement être illustrateur, mais devenir un ardent défenseur de l’eau-forte de peintres.

L’importance du groupe :
Tout ceci n’explique cependant pas comment un artiste aussi individualiste que Rops est amené à fonder une société. En fait, c’est justement parce qu’il veut être libre qu’il s’investira dans de nombreuses initiatives privées. Ainsi, en 1856, il a créé la revue authentiquement belge l’Uylenspiegel , qui permettait à des artistes et des écrivains de s’exprimer. A une époque où le système des Salons se révèle insuffisant pour représenter la diversité des œuvres et des sensibilités, les groupes d’artistes se multiplient et permettent de diffuser des arts non soutenus par l’état ou considérés comme mineurs. La Société des Aquafortistes à Paris en est l’un des exemples. En 1874, ceux que l’ont n’appellent pas encore les impressionnistes s’organiseront également en société pour vendre leurs œuvres.
A Bruxelles, Rops et ses amis peintres luttent pour la reconnaissance d’une peinture réaliste, libérée des poncifs classique et romantique. En 1868, ils fondent la Société Libre des Beaux-Arts. C’est dans ces mêmes années, qu’une équipe d’aquafortistes proches du nouveau groupe se forme pour illustrer le livre de Charles de Coster La Légende d’Uylenspiegel. A part Rops, Degroux ou Smits, bien peu savent manier la pointe. Des peintres tels que Van Camp, Artan, Boulenger ou Clays s’initient donc à l’eau-forte à cette époque. Rops joue un véritable rôle de professeur pour tous les débutants et devient un chef de file.
Fort de ce succès, il commence alors à rêver de réunir tous ces aquafortistes potentiels dans une société. Il veut promouvoir un art moderne et original, différent celui des graveurs anversois ou soutenu par les milieux officiels. Du métier rentable rêvé de ses débuts, la gravure lui fournit désormais une cause et une bataille à mener dans son pays. Individualiste, il veut également créer en Belgique les structures qui lui permettront d’exercer son art.
La création de la Société internationale des Aquafortistes 
Fonder une société d’aquafortistes à Bruxelles est donc devenu la grande ambition de Rops à cette époque. Dès sa création, il se heurte à d’immenses difficultés. Il s’investit pourtant corps et âme dans ce nouveau projet.
Tout est en effet à faire. Lors de sa création, la société des aquafortistes de Paris s’est appuyée sur un éditeur déjà établi et un imprimeur réputé comme le plus compétent d’Europe ; elle a réuni une pléiade de graveurs talentueux et avait l’appui de critiques comme Baudelaire ou Burty. Rien de tout cela n’existe en Belgique en 1869. Tout est à mettre en place.
Pour créer sa société, Rops a réuni ses amis les plus motivés de la Société Libre des Beaux-Arts. Il a également fait appel à Théodore Hippert, un juriste passionné d’eaux-fortes. Sans imprimeur, la société ne peut pas exister. Rops réussit à débaucher François Nys, imprimeur chez le grand Auguste Delâtre puis chez Cadart à Paris et Belge d’origine. Il prend contact avec la maison Félix Mommen qui vend des fournitures pour artistes à Bruxelles. Cette dernière pouvait apporter à la future société un local et une vitrine pour vendre ses publications. Il semble qu’une association entre Mommen et Nys soit alors tentée à cette époque , mais sans succès. Il semble également que Rops s’investisse financièrement de façon importante. Il aurait en effet financé à ses frais une partie du matériel et le salaire de Nys pendant trois ans.
L’équipe ne se décourage pas pour autant et décide de fonder une simple société d’artistes sans le soutien d’un marchand. Le 4 décembre 1869, les statuts officiels de la Société internationale des Aquafortistes sont rédigés et imprimés. Rops assume la direction, Hippert, le secrétariat et Van Camp est le Trésorier. Les autres membres fondateurs sont Louis Artan, Eugène Smits, le baron Jules Goethals, Guillaume Vanderhecht et les barons de Beeckman et de Snoy. Pour donner du crédit à une association dont le financement est privé, ils obtiennent l’appui de la Comtesse de Flandre qui accepte la présidence d’honneur.
Avec comme but premier de " répandre et de développer le goût de la gravure à l’eau-forte ", la société s’est fixée deux objectifs : une publication mensuelle comprenant 8 eaux-fortes et l’organisation d’expositions.
Ces objectifs apparaissent tout de suite comme extrêmement ambitieux. A part Rops et Eugène Smits, il n’existe en effet pas d’aquafortistes confirmés ni réellement motivés dans l’équipe. Mettre en place la distribution et l’organisation commerciale de la société est un travail énorme qu’il aurait fallu confier à un marchand. Alors que la société parisienne, forte de 52 membres, n’avait publié que 5 eaux-fortes par mois, Rops et ses amis veulent en publier 8. Pour y parvenir, ils comptent bien sûr sur les adhésions étrangères. Mais elles se révéleront plus difficiles que prévu à obtenir.
Toujours est-il que le premier numéro devait sortir le 15 janvier 1870 et qu’il faudra attendre 5 ans avant que les premiers portfolios de la société soient publiés en 1875.
 
Le rôle de Rops dans le renouveau de l’eau-forte en Belgique
De projet, la grande ambition de Rops est devenue réalité. Comme nous l’avons montré, la tache se révèle immense dès le départ. Malgré un certain nombre d’événements qui vont jouer en sa défaveur, Rops croit fermement à son projet. A défaut de réaliser les objectifs de publications et d’exposition, il va donc s’attacher à former des aquafortistes en Belgique. Avec le concours de l’imprimeur François Nys, il va créer ex nihilo les structures nécessaires à un renouveau de l’eau-forte dans son pays.
Il travaille d’abord corps et âme à donner des leçons de gravure et à réaliser de nouvelles planches. L’équipe qu’il a réunie reste peu motivée et il doit accepter de consacrer un temps considérable à la société. Les impératifs financiers, les événements historiques et d’autres intérêts l’éloignent cependant assez vite de sa grande œuvre. La guerre franco-prussienne en 1870 puis la Commune de Paris en 1871 empêchent tout d’abord les adhésions étrangères. Rops, qui a assisté au siège de Sédan pert un temps de vue ses cuivres pour se consacrer à un album de lithographie sur la guerre. En 1872, ce sont les expositions de la jeune Société Libre des Beaux-Arts qui rappellent les peintres à leurs palettes et les éloignent de leurs cuivres.
C’est dans les années 1872-1873 que l’eau-forte commence à connaître une certaine vogue. Rops, malgré ses voyages croissants en dehors de Belgique, continue ses cours de gravure. Il en reste les fameuses Pédagogiques, étranges planches à plusieurs mains et multiples états, témoignages des exercices et des progrès des élèves. Quant à l’imprimerie de Nys, elle devient progressivement un rendez-vous incontournable pour tous les aquafortistes amateurs. Ils peuvent désormais bénéficier des conseils d’un imprimeur compétent et faire tirer leurs planches à Bruxelles. Outre les membres de la Société, de nombreux artistes s’initient à l’eau-forte sous les conseils de Rops. On peut ainsi citer Charles de Gravesande, Alfred Verwée ou Théodore Tscharner. Hippolyte Boulenger approfondit également cet art et laisse de très belles planches.
Après tous ces efforts, la société acquiert petit à petit le soutien de la presse. Depuis 1870, le Journal des Beaux-Arts et de la Littérature dirigé par Adolphe Siret publie un album annuel d’eaux-fortes. En 1873, Camille Lemonnier crée la revue L’Art universel et prend également l’initiative d’un cahier annuel d’eaux-fortes.
Trois ans après la création de la société, Rops a donc réussi à intéresser les milieux bruxellois à l’eau-forte de peintre. Avec l’imprimeur Nys, il a formé un groupe d’artistes à la technique difficile de la gravure. La critique d’art, Camille Lemonnier en tête, commence à comprendre la portée intellectuelle du mouvement et s’est initiée à l’analyse de l’œuvre gravée. Ces efforts établieront des bases sur lesquelles les générations suivantes s’appuieront. En ce sens, Rops a réussi son projet.


II – Le temps des réalisations

L’année 1874 est un tournant dans l’histoire de la société. Avec elle, va venir le temps des réalisations. Depuis quelques années, Rops se désintéresse pourtant progressivement de son vieux rêve. Il a cependant lancé un mouvement que tous veulent désormais voir aboutir. Un nouveau comité d’organisation est donc élu en 1874. Dans les années suivantes, la société réalise enfin ses objectifs de publications et d’exposition.

L’éloignement progressif de Rops

Ces années 1873-1874 sont également un tournant dans la vie de Rops. Ses projets et son cœur sont de plus en plus sollicités par Paris. En 1874 il se sépare de sa femme et perd ainsi une partie de ses attaches en Belgique. C’est à ce moment qu’il s’installe à Paris. Renouant avec ses anciens amours, il reste hanté par le désir de créer une revue alliant texte et croquis. S’il a beaucoup partagé son expérience, il se consacre de plus en plus à des recherches personnelles se livrant à une véritable cuisine technique. Ce qu’il veut, c’est conserver la spontanéité du dessin et graver de plus en plus vite en supprimant les longues étapes qui séparent l’écriture du tirage. Cette quête l’amènera à préférer les pointes sèches, à se servir de l’héliogravure et à se livrer à de longues recherches sur les vernis. Ses préoccupations l’éloignent donc de la belle bataille pour l’eau-forte originale et donc de la Société qu’il avait fondée.
La Renaissance de la société en 1874
En 1874, la société aborde pourtant une nouvelle phase de son histoire. Est-ce Rops qui en prend l’initiative ou un cercle désormais cohérent qui s’intéresse à l’eau-forte ? Nous ne saurions le dire. Toujours est-il qu’en février, un nouveau comité d’organisation est élu et que les premiers statuts sont remaniés. Le nouveau groupe est beaucoup plus important que celui de 1869 et reflète les nouvelles adhésions. Rops a abandonné la présidence au profit de Savile Lumley, ambassadeur de Grande-Bretagne en Belgique et graveur amateur. Il est désormais directeur des Publications. Jules Goethals, simple membre en 1869 est devenu secrétaire. L’ancien trésorier Camille Van Camp est secrétaire-adjoint et Edmond Lambrichs a la charge de Trésorier. Le reste du comité se compose de grands noms de l’aristocratie belge et de la vie artistique bruxelloise ainsi que de quelques artistes.
 
Les lettres que Rops envoient à ce moment à ses amis Armand Gouzien ou Edmond Lambrichs révèlent un homme plus préoccupé de son projet de revue La Vie moderne et de ses problèmes d’argent que de la réussite de sa Société. Amoureux avant tout de littérature et dessin, il voulait en effet joindre aux publications une brochure intitulée Les Feuilles Volantes réunissant lettres et croquis. Ce beau rêve viendra malheureusement rejoindre la liste de ses projets non aboutis.
Rops travaille pourtant pour la Société. A Paris, il se démène probablement pour recueillir les adhésions d’aquafortistes étrangers. Il a également la charge de les contacter en vue d’une exposition internationale d’eaux-fortes qui aurait lieu à Bruxelles. Des difficultés empêchent cependant ce projet d’aboutir. A Bruxelles, trois de ses amis, François Taelemans, Théo Hannon et Maurice Bonvoisin s’initient à l’eau-forte et deviennent d’ardents partisans de la Société. De Paris et d’ailleurs, Rops compte désormais sur ces derniers et sur le fidèle Lambrichs pour régler ses affaires et le représenter à Bruxelles.
L’année 1874 s’achève donc sans que la moindre publication ne vienne couronner les efforts de la nouvelle équipe. La presse belge et le monde artistique annonce cependant la sortie imminente des eaux-fortes. Et la première livraison de la société sera publiée en Mars 1875.
 
Les réalisations de la Société 

Elle va donc publier 12 portfolios et organiser la première exposition universelle d’eaux-fortes que connaîtra la Belgique. Je voudrais d’abord préciser une chose : contrairement à ce qu’ont cru beaucoup d’auteurs, ces eaux-fortes ne sont pas toutes publiées en 1875 comme la date inscrite sur les portfolios le laisserait penser. En fait, la société va accumuler des retards croissants et le numéro de Décembre 1875 ne sera livré qu’à la fin de l’année 1876.
Rops avait créé sa société dans un but de fédération internationale. Cette ambition s’intègre dans l’histoire des mouvements d’avant-garde belges. En effet, les milieux officiels de l’époque encourage un art national authentiquement flamand, libéré de toute influence étrangère. En affirmant une dimension internationale, Rops revendiquait les nouvelles recherches de la scène artistique européenne et plus précisément celles du vaste courant réaliste. Il avait également établi de nombreux liens avec des aquafortistes étrangers et il voulait réunir leurs planches dans sa publication.
Alors, qu’en est-il vraiment ? la société fut-elle une réelle fédération internationale ?
Il s’avère qu’elle réunit essentiellement des artistes belges, français et hollandais. Outre Rops, parmi les meilleurs aquafortistes belges, citons Jules Goethals, Théo Hannon, Emile Puttaert, Eugène Smits et Adrien de Witte. Les Français forment le groupe étranger le plus important avec, entre autre, les planches de Félix Bracquemond, Marcellin Desboutin et Alfred Taiée.
Il faut bien le constater : la Société fut loin de réunir les aquafortistes les plus talentueux d’Europe et beaucoup de planches furent réalisées par des amateurs. Il n’en demeure pas moins que la Société réussit tout de même à publier près de 100 planches, ce qui n’était pas gagné quand l’on connaît ses débuts difficiles.
Quant à Rops, il apporte une contribution décisive avec 11 planches. Les 2 premières sont publiées sous des pseudonymes pour simuler des adhésions étrangères fictives qui ne firent pas illusion longtemps. Parmi ses bonnes planches, on peut citer Pallas et Parisine qui restent exemplaires de ses recherches techniques et de son iconographie propre.
A ce propos, il faut insister sur les thèmes abordés par les artistes de la Société. Comme pour la Société des Aquafortistes de Paris, dix ans plus tôt, ils se consacrent essentiellement au paysage. Le renouveau de l’eau-forte est en effet étroitement lié au développement du paysage d’après nature et à la liberté revendiquée par les réalistes. C’est sans doute pour cette raison que Rops ne publie que des planches assez sages et loin de l’audace d’une eau-forte comme La mort qui danse, de la même époque.
Outre l’aspect esthétique, l’intérêt de ces publications réside dans les débats qu’elles suscitèrent dans la presse belge. Si on résume, on peut dire que le Journal des Beaux-Arts et de la Littérature d’Adolphe Siret a eu un discours de plus en plus critique et conservateur sur la Société. En revanche, L’Art universel de Camille Lemonnier en fut le fidèle défenseur malgré les retards et l’inégale qualité des planches publiées. En fait, la presse lui reprochera surtout de ne pas rassembler tous les aquafortistes belges, en particulier les Anversois.
Pour terminer cette partie sur les réalisations de la Société, il me reste à évoquer l’exposition universelle d’eaux-fortes organisée à Bruxelles en septembre 1876. Elle réunit des envois d’artistes belges et étrangers d’un meilleur niveau que celui des publications. Les maisons Veuve Cadart de Paris et Van Gogh de Bruxelles envoyèrent également de très bonnes planches. L’exposition montrait près de 500 œuvres et on peut dire que le meilleur des différentes écoles européennes était alors à Bruxelles. De ce point de vue, la Société réussit et créa l’événement. Mais elle ne gagna pas l’enthousiasme du public. L’exposition s’avéra être un désastre et elle précipita la fin de la Société.
Découragés et face à des difficultés financières importantes, les membres de la Société vont progressivement se désintéresser de l’eau-forte. La fin de cette aventure devient définitive quand l’imprimeur François Nys revient à Paris en 1877. A cette époque, Rops est plus jamais fixé à Paris et éloigné du beau rêve qu’il eut en 1869.

Conclusion

Ainsi s’achève cette brève évocation de la Société internationale des Aquafortistes. Il reste encore de nombreuses recherches à faire sur ce sujet et elles devraient confirmer l’importance de ce mouvement dans la vie artistique belge de cette période.
Comme l’a écrit Lemonnier, Rops fut véritablement l’âme de la société. C’est lui qui permit aux artistes de prendre goût à l’eau-forte de peintres. C’est encore lui qui établit les structures nécessaires pour pratiquer la gravure, qui fit naître des collectionneurs en Belgique. Les générations suivantes sauront s’en souvenir. Adrien de Witte en est un bon exemple. Il se forma dans l’imprimerie de Nys et devint le professeur de l’école de Liège qui comptera des artistes comme François Maréchal ou Armand Rassenfosse.
Rops avait également une vision cosmopolite de l’art et il joua un véritable rôle d’intermédiaire entre Bruxelles et l’étranger. L’exposition universelle d’eaux-fortes montra que la société avait une réelle dimension internationale.
Le public ne fut malheureusement pas touché par ces efforts. Les délais non respectés des livraisons, l’inégale qualité des planches publiées et la présentation confuse de l’exposition en sont en grande partie responsables. Quant à Rops, à partir de 1874, il s’intéressa surtout à des projets de revue alliant l’écriture et le dessin.
Malgré cela, cette Société a une place importante dans l’histoire de l’art belge. Et on peut penser que c’est le groupe des XX qui sera le digne et célèbre continuateur des ambitions de Rops. Faisant une large place à l’estampe, il réalisera son rêve en faisant de Bruxelles un centre international incontournable.

 

Colloque " Félicien Rops au château de Thozée " 23 Août 1998