Cahier 6
Alfred Delvau – Félicien Rops
Première partie, naissance d’une amitié

 Documents et lettres présentés par Pascal de Sadeleer

 
En menant certaines recherches en 1988 sur un manuscrit de Murger (voir catalogue de la librairie Simonson du 14/1/89 n° 40), nous avons été amené à dépouiller le Rabelais, bi-hebdomadaire qui ne parut que quelques mois du 16 mai au 4 novembre 1857 sous la direction d’Armand Sédixier. Ce périodique bien connu des baudelairiens (" Morale du joujou "...) recèle la collaboration d’un Léon Fuchs qui signe de ce pseudonyme le feuilleton de la " Semaine dramatique ". Ce nom dissimule, comme nous l’apprenons par la lettre de Rops (voir II), le brillant chroniqueur Alfred Delvau. Peut-être est-il le rédacteur en chef, en tout cas une des chevilles actives (il y signe aussi en clair), car on le voit se démener pour y publier à temps les bois de son ami Nadar (plusieurs lettres de cette année figurent dans les archives du photographe à la B.N., n.a.fr. 24267, ff. 411 sv.). Or le dynamique caricaturiste ne connaît que trop bien les lithos du Namurois publiées dans l’Uylenspiegel où sa propre charge comme photographe avait paru en novembre 1856. Delvau, lui, ignore jusqu'à cette feuille mal distribuée à Paris comme il l’écrit (voir III), et se trompe d’ailleurs sur son ancienneté, n’ayant que les derniers mois sous les yeux (voir notes 1 et 8). C’est Nadar qui seul connaît l’homme et décèle le génial talent, mais c’est Delvau qui va le " trompeter " pour employer un mot journalistique du temps. De cet acte purement désintéressé (ils ne se verront que beaucoup plus tard) naîtra une forte amitié que ponctuent à merveille leurs recueils illustrés et les lettres en partie inédites que nous publions, – amitié interrompue par la mort précoce du publiciste. Pour en connaître toutes les facettes, on consultera sa première biographie établie par René Fayt autour de sa correspondance inédite à Poulet-Malassis : Un aimable faubourien : Alfred Delvau (1825-1867) (à paraître incessamment à Bruxelles).

Rabelais. Samedi 17 octobre 1857 N? 65 (pp. 5-6).
Félicien Rops

Il se publie, depuis environ six mois (1), dans la ville de la contrefaçon, du faro, de la dentelle et des proscrits, – à Bruxelles, enfin, – un journal imprimé sur du papier très-blanc, avec des caractères très-lisibles.
Ce journal, qui porte pour vignette d'en-tête une sorte de S[c]apin rustique armé d'un gourdin, auprès duquel est un baby appuyé malicieusement sur sa petite chaise – percée, – ce journal s'appelle l'Uylenspiegel.
Je ne suis pas assez fort en bruxellois pour savoir au juste ce que signifie ce mot, – assez pittoresque d'ailleurs. Mais je suppose bien qu'il veut dire quelque chose comme l'espiègle, ou le farceur, ou le malin, ou n'importe quoi de drôle. Ce n'est pas là l'important. Les titres, d'ordinaire, ne signifient pas plus que les étiquettes des bouteilles. Mettez piquette sur un journal et donnez–moi du Clos-Vougeot, je ne vous ferai pas le moindre reproche, – au contraire ! Evitez seulement de mettre Chambertin et de me donner de l'Argenteuil, – car alors ce sera une tromperie, et j'aurai le droit de crier "au voleur !" et "au scandale !"
Ce n'est pas le cas de l'Uylenspiegel, – un mot bien difficile à éternuer ! – Ce journal belge est aussi bien fait que n'importe quel journal parisien, et il a, en outre, le mérite, – assez rare par ce temps de mirecourisme (2), – de ne pas tomber dans les personnalités et dans les éreintements. Jusqu'à présent, il a été assez fidèle à son sous-titre : journal des ébats artistiques et littéraires, – ébats et non débats, vous entendez ! – Il s'occupe d'art et de poésie, de musique et de théâtre, de peinture et d'archéologie, – de choses charmantes !
Enfin il est fidèle, aussi, à sa double épigraphe (3) .
La première est empruntée au vieux maître, à notre immortel Rabelais "Toute leur vie estoit employée, non par loix, statutz, mais selon leur vouloir et franc arbitre... En leur reigle n'estoit que cette clause : Fay ce que vouldras, parce que gens libères, bien nayz, bien instruitz, conversant en compaignies honnestes, ont par nature ung instinct et aguillon qui tousiours les poulse à faicts vertueux et éloigne de vice, lequel ils nommoyent honneur ..." (4)
La seconde épigraphe de l'Uylenspiegel est emprun-tée par lui-même à lui-même : "Sire, répondit Uylenspiegel au roi de Bohême, flamand je suis, du beau pays de Flandre, gai compagnon, bon coureur d'aventures, rimeur, peintre, sculpteur, manant et noble homme, le tout ensemble. Et par le monde ainsi je me promène, louant choses belles et bonnes, et me gaussant de sottise à pleine gueule ..."
J'ai souligné à dessein ces derniers mots de la légende d'Uylenspiegel ; je n'ai pas encore trouvé qu'il se soit gaussé de la sottise à pleine gueule. Il a trop d'atticisme, au contraire, et je crois qu'il duvète ses verges quand il a, par hasard, – quelqu'un ou quelque chose à fouetter.
Les élégances ne sont de mise qu'aux temps des élégances. Notre société est un peu grossière, et, pour lui parler, pour arriver jusqu'à ses oreilles et, de là, à son esprit, – je n'ose pas dire à son coeur, – il faut enfler la voix et frapper rude ! Pas de coups de gants, – des coups de boutoirs ! Nous n'avons pas affaire à des moutons, que diable ! ..
A part ce reproche – mérité, – je ne vois plus rien à dire de désagréable à notre confrère belge. J'ai toujours eu, pour ma part, le plus grand plaisir à lire les articles, signés de pseudonymes, de cette aimable feuille ; et mon étonnement est de ne pas la voir citée par nos petits ou grands confrères parisiens. Je les savais jaloux et personnels, – mais pas tant que cela.
Mais ce qui me charme surtout dans l'Uylenspiegel, ce n'est pas sa prose, qui vaut toutes les proses du monde, je viens de le dire – à mes risques et périls ; ce qui me charme, ce sont, ou plutôt c'étaient les dessins qu'il publiait dans chacun de ses numéros avec une louable persistance. – Je regrette sincèrement, pour ma part, que les séries commencées par M. [De] Groux et par M. Félicien Rops n'aient pas été continuées (5).
Félicien Rops est le Gavarni de la Belgique, – un Gavarni doublé d'un Daumier (6), – c'est-à-dire qu'il a la grâce, la chatterie de crayon de l'un, et la couleur vigoureuse, – la brutalité de dessin, parfois, – de l'autre. Un double mérite qui vaut un double éloge.
Nadar, – dont les pieds et l'esprit sont cosmopolites, – Nadar avait rencontré cette jeune gloire, il l'avait flairée, et, tout naturellement, il avait voulu l'emporter sous les grands plis de son petit manteau, pour en enrichir Paris.
Mais Félicien Rops a résisté. Il est Flamand et veut rester en Flandre. Il s'est marié là-bas ; il a presque un enfant (7) ; – en tout cas, il a une famille, – et puis, ses compatriotes ont pour lui l'admiration la plus haute et la plus légitime. Que viendrait–il faire à Paris ? Il lui faudrait quatre ou cinq ans, – peut-être moins, peut–être plus, aussi, – pour faire cesser l'engoûment des Parisiens pour les machines de M. Bertall et pour les choses de M. Vernier, et se substituer en leur lieu et place, comme c'est son droit d'artiste de talent ! Le dégoût le prendrait, sa femme s'ennuierait, son baby dépérirait peut-être ; – et puis la bière de Paris est si mauvaise, et le tabac belge laisse une cendre si blanche ! ... Toutes ces raisons ont décidé Félicien Rops à rester dans sa patrie, où il a trouvé le bonheur, la gloire et l'argent. Pourquoi, en effet, se déplacer pour chercher ce qu'on a ?
Nadar a donc échoué, – malgré son esprit et ses raisons irrésistibles, c'est-à-dire sonnantes. Personne, après lui, n'aura la prétention de réussir.
Félicien Rops appartient à la Belgique, – tête, esprit et cœur ; – il veut lui payer sa dette en monnaie de gloire, et l'on ne peut que s'incliner devant un si respectable entêtement !
Feuilletez la collection de l'Uylenspiegel et vous y verrez une série de lithographies qui peuvent, sans pâlir, être comparées aux meilleurs dessins de Gavarni et de Daumier; – j'insiste de nouveau sur ces deux noms qui représentent bien la double face du talent de Rops.
Je vais citer au hasard (8) :
Ostende. – La première lithographie nous montre une Parisienne vue de profil, avec tout le trompe-l'oeil et l'appelle-désir de sa crinoline romantique. Elle regarde la mer du haut de la falaise, – et quelques baigneurs indiscrets, qu'on ne voit pas, mais qu'on devine, la regardent avidement regarder la mer. Ils songent sans doute, – ces curieux, – aux trésors charmants que recêle cette cage de fer, et l'eau de la concupiscence leur monte du coeur aux lèvres. Ah! s'il n'y avait pas là des gardiens de la morale publique ! ...
Cette lithographie porte cette légende laconique et suffisamment expressive : Avec !
Cela a naturellement un pendant intitulé, tout aussi laconiquement : Sans !
Ah! comme ils sont stupéfaits, comme ils sont volés, les curieux mis en appétit de tout-à-l'heure ! La crinoline est tombée, la femme est restée, et la Vénus Callipyge s'est évanouie.
Remarquez surtout, sur le second plan, à droite, derrière la Parisienne, ce ventre chauve, orné d'un pince–nez, qui témoigne énergiquement de sa stupéfaction et qui bat précipitamment en retraite devant ce spécimen d'ostéologie.
Puis vient le Poète guerrier – un Charlot avec de la couleur ! La scène se passe dans le jardin du Luxembourg de Bruxelles. Ce sera, si vous le voulez, cette charmante Allée verte qui longe le canal jusqu'au pont [de] Laeken. Un tourlourou fort laid, – aussi laid qu'un tourlourou français, – offre une rose quelconque à une bonne un peu plus laide que ne le sont, ordinairement, les bonnes parisiennes. Il pousse vivement sa pointe, ce guerrier, et, au sourire de la porteuse d'enfant, on devine qu'il ne lui est point indifférent du tout. – D'ailleurs il est poète, ce guerrier ! Mars doublé d'Apollon, – rien que cela !
* * "De la reine des fleurs que la beauté se pare ..,
Il est des hommes qui, sans pudeur, s'en empart [sic] !
Tandis que moi, – bien loin que je m'en accapare,
Auprès de la beauté je lui z'y en fait part !.."
Croyez–vous qu'une femme puisse résister à un homme après des vers comme ça, vous ? ...
Puis vient une série de menus-propos, parmi lesquels je distingue ceux d'un préposé aux cannes et aux parapluies de la Chambre des représentants, et d'un gros flâneur débraillé, plein de cynisme et de bestialité. – "Monsieur, – dit l'honnête préposé d'une voix onctueuse, – voilà votre canne : c'est quinze centimes pour le vestiaire." – "Mais, mon bon, –répond d'une voix enrogommée le flâneur, – si j'avais quinze centimes en poche, je ne viendrais pas à la Chambre des représentants !..."
Gavarni n'a pas fait plus onduleux, plus serpent, plus fille d'Eve que ces deux femmes, – l'une blonde comme le feu, l'autre brune comme le mystère, – qui se rencontrent au Grand-Sablon ! – "Pristi ! Maria, quelle toilette sévère ! ..." – "Tiens ! je suis baronne ! ... Connais–tu mes armoiries ? ..." – "Oui, comme les miennes : Dix lions éreintés sur fond d'or ! ..."
Est-ce suffisamment lorette ?...
Je vous recommande encore la série des Portraits. Voici soeur Marguerite, maigre, austère de costume, mais ornée d'un mélancolique sourire. Elle tient à la main une pauvre petite pauvresse, malade, et elles traversent ensemble une des salles de l'hôpital St-Jean. La soeur Marguerite fait la charité sans la loi, – dit la légende.
Voici, comme pendant, M. l'abbé de St-Valéry, – un dessin qui m'a un peu trop rappelé le supérieur de Rodin dans le Juif-Errant, illustré par Gavarni. Cet abbé de St-Valéry, professeur émérite de l'Université de Louvain, membre de plusieurs sociétés théologiques, décoré... etc., fait la loi sans la charité !...
J'allais oublier de vous parler d'un dessin à la Rembrandt, Juif et Chrétien, – le meilleur peut–être de tous les beaux dessins de Félicien Rops ! C'est d'une couleur, d'une couleur, d'une couleur, à rendre Delacroix jaloux, – si les grands artistes connaissaient la jalousie !...
Quant aux charges de la galerie d'Uylenspiegel, j'ai le regret de déclarer à mon spirituel ami Etienne Carjat qu'il est enfoncé par Félicien Rops. Ma foi, oui ! enfoncé !... Ce qui n'empêche pas mon spirituel ami Etienne Carjat d'être un artiste de beaucoup de talent.
C'est là dedans que vous trouverez les charges de He[i]nrich Wehr, l'ami de Henri Heine, et le premier violoncelliste de toute l'Allemagne, dit l'Uylenspiegel (9); de Jean-Baptise Van Moër, un peintre ; de Jean Rousseau, un journaliste belge qui est devenu un journaliste parisien, sans transition, etc., etc. Elles sont toutes très réussies, ces charges-là, et, à elles seules, elles suffiraient à faire le succès d'un artiste.
J'abrège, – ou plutôt je termine ici cette appréciation hâtée, mais sincère, d'un talent populaire en Belgique et qui le deviendra rapidement en France.
J'ai placé Félicien Rops entre Daumier et Gavarni. Je ne l'ai mis ni au-dessus – ni au-dessous.
Et, comme dit le vieux Montaigne, "je ne vous donne pas mon opinion comme bonne, mais comme mienne."
Léon Fuchs [A. Delvau]

II

Suite à cet article retentissant, Rops n’a de cesse d’en identifier l’auteur qui lui a fait si gracieusement une telle réclame sur la place de Paris. Mais il met du temps et ne s’exécute qu’en 1858, probablement début avril. Un terminus a quo vers la mi-mars nous est donné par la paternité qu’il évoque. Son fils Paul naîtra le 7 novembre.

D’après l’autographe inédit, collection privée.
[avril 1858]

Mon cher Monsieur Fuchs,
Il y a six mois que je vous demande à tous les échos parisiens qui s'obstinent à ne pas me donner de réponse, j'en suis réduit à vous faire chercher par un photographe de mes amis (10), – quelle extrémité ! – s'il vous trouve après avoir fait les fouilles que je l'ai chargé de faire pour moi, il est probable qu'il aura la chance de vous remettre cette lettre que j'étais sur le point d'enfermer dans une bouteille et de confier aux flots changeants de la Mer du Nord, lesquels flots l'auraient probablement portée sur les bords de la Nouvelle-Zélande ce qui aurait vivement intrigué Mr De Humboldt. –
La première fois que j'ai lu (car je l'ai relu dix fois) l'article que vous avez écrit à propos de moi dans le Rabelais, je me suis dit : Voilà un Monsieur Léon Fuchs que je voudrais bien embrasser, je ne lui écrirai pas, j'irai l'embrasser, lui donner une vigoureuse poignée de main flamande et lui dire : Merci. – Malheureusement mon voyage à Paris est différé, je resterai peut être encore six mois sans vous voir, il faut que je vous écrive, cela m'ennuie car que voulez-vous que je raconte à ce chiffon : que ma modestie ne me permet pas... que je trouve ces éloges exagérés etc etc.. ma foi non, j'aime mieux vous dire tout simplement Vous et Nadar, je ne l'oublie pas non plus celui-là ! – vous m'avez tendu vos mains fraternelles pour me tirer de l'obscurité de la province, vous avez eu de bonnes paroles pour le débutant qui essayait de se faire une petite place au soleil et qui ne rencontrait partout que l'indifférence ; – ce que vous avez fait pour moi, ce sont de ces choses qu'on n'acquitte pas avec des phrases, mais il faut espérer que :
petit crayon deviendra grand
* * si le public lui prête vie
et surtout s'il rencontre quelques amis comme vous ; – alors peut être pourrai-je vous rendre un peu de ce que vous m'avez donné. – En attendant ne vous gênez pas, je veux être largement votre débiteur, que pourrais-je bien faire pour vous ? : N'avez-vous pas un duel ? – un créancier ? ou un éditeur odieux ? – Si vous avez un duel je suis votre second, j'ai une botte que je tiens d'un de mes oncles capitaine aux ex=Royal Nassau ; – un créancier ? Nous le payerons si nous pouvons, si nous ne le pouvons pas, nous l'assassinerons ensemble, je saurai ou sera le cadavre et je ne le dirai pas ! quant à l'éditeur insipide nous violerons sa femme, sa fille, sa nièce, tout ce que vous voudrez et nous le forçerons la collection de Rabelais sur la gorge à imprimer vos oeuvres complètes ! l'heureux polisson ! – Ainsi c’est chose convenue, surtout n'oubliez pas de me faire un beau livre pour lequel je tâcherai de faire des dessins dignes de vous, venez donc faire un tour dans notre vieille Flandre si belle et surtout si calomniée, vous y trouverez une race forte, calme, paisible, des femmes aux grandes mamelles qui sont les mères et les filles de ces robustes travailleurs, – des paysages plats avec des prairies grasses et plantureuses dans lesquelles sont enfoncés jusqu'à la panse des troupeaux plus gras que les prairies. – Il y a dans ce pays une rage de bonheur domestique, le Flamand est heureux de son boeuf, de son chien, de sa bière brune, de sa grosse femme qui fait beaucoup d'enfants et qui les fait bien, – c'est le peuple le plus casanier de l'Europe il est heureux et libre chez lui et il y reste ; – aussi dès qu'on touche a cette liberté il devient féroce, c'est un boeuf enragé : le Français meurt en chantant et en riant, l'Espagnol en baisant un crucifix, l'Italien en embrassant sa maitresse, le Flamand, lui, meurt en bonnet de coton sur le seuil inviolé de la maison domestique. – il[s] se sont battus six–cents ans pour être libres. Venez il fait bon ici, – j'habite un chalet sur les bords de la Meuse d'où on respire à pleins poumons l'air des montagnes Ardennaises, Venez avec Nadar, il y a du soleil, de l'amour, des fleurs et toujours une place à table pour l'ami qu'on aime, je vous présenterai ma femme qui n'a pas de connaissances culinaires, ce qui est bon ; mais qui a du coeur ce qui vaut mieux, nous parlerons du passé et nous verrons l'Avenir en rose à travers les vieilles bouteilles de Bourgogne de mon grand père. –
A bientôt je vous serre la main de tout coeur.
Félicien Rops
Namur rue neuve 13
* * N.B. On me dit que vous êtes Alfred Delvau je vous en félicite. – A propos je vais avoir un enfant, vous me l'avez annoncé le premier si c'est un fils je lui défendrai de me fréquenter et surtout de fréquenter Nadar.

III

La réponse a été publiée par le Mercure de France du 1/7/1905 (pp. 5-7).
 
 
M. F. Rops
peintre
13, rue Neuve
à Namur – Belgique
Paris, 28 avril 1858.

Mon cher monsieur Rops, – ou plutôt, mon cher confrère, car vous l'êtes, votre amicale et spirituelle lettre le prouve, – je vous remercie bien sincèrement à mon tour : je ne savais pas avoir tant mérité en disant, en écrivant sur vous des lignes pensées tout haut par tous ceux qui ont vu les belles lithographies dont vous avez illustré l'Uylenspiegel. Je n'ai pas eu le bonheur de vous découvrir ; vous vous êtes découvert tout seul, par le seul effort de votre merveilleux talent. Vous seriez plus connu et plus apprécié encore, à Paris, si le journal dans lequel vous avez semé vos fantaisies avait été tiré et répandu à un plus grand nombre d'exemplaires. Mais cela ne fait rien. Vous avez prouvé que vous existez. Le reste vous regarde. On prétend que Paris seul sacre et consacre les réputations : envoyez donc à Paris, – puisque vous ne voulez pas y venir vous-même, – des dessins, des tableaux qui vous y représentent, et vous verrez le bruit et le succès se faire autour de votre nom. Vous êtes, en vérité, trop modeste ! La bêtise et la médiocrité seules ont le droit de se tenir cachées, – et malheureusement elles n'en abusent pas assez, de ce droit-là. Quant au talent, il a pour devoir – et pour devoir impérieux – de se manifester large-ment, de se répandre comme le soleil. La Belgique n'est pas un pays perdu, un pays inconnu, je le sais bien ; nous nous intéressons tous ici à ce qu'elle produit, mais elle produit peu et nous avons à admirer peu. Le beau livre que vient de publier Hetzel a été accueilli ici comme il devait l'être et les images n'ont pas été oubliées. Il est splendidement illustré ! "Etre illustré ainsi et mourir !" me disais-je en le contemplant d'un oeil d'envie et en poussant des soupirs à décorner des boeufs.
Votre bonne lettre m'a ému, – ému, moi Parisien. C'est la seconde de ce genre que je reçois depuis que je suis homme de lettres, et j'en suis tout enorgueilli. La première me venait de Gérard de Nerval, un écrivain que vous devez connaître et que vous avez dû aimer. Je ne le connaissais pas, je ne savais de lui que ses livres, mais j'aimais beaucoup ses livres et un jour que l'occasion s'en était offerte à moi, j'avais écrit dans un journal obscur, – bien sincèrement, comme toujours, car c'est là mon mérite, – tout ce que je pensais d'eux. Il faut dissimuler avec soin ses antipathies, parce qu'elles peuvent être injustes et qu'on peut être exposé à en rougir un jour; mais il faut toujours et avec empressement manifester ses sympathies. Quelque temps après, une lettre me cherchait çà et là dans Paris, – car le journal où j'avais écrit était mort, comme est mort aujourd'hui le Rabelais, – et ne me découvrait que par hasard. C'était une lettre de Gérard de Nerval, une lettre attendrissante que je suis très heureux et très fier d'avoir reçue et presque méritée.
Je vous parle de cela bien naïvement, pour vous prouver que je ne suis pas habitué à recevoir de pareilles lettres et pour vous dire combien la vôtre m'a fait plaisir. Elle vient surtout au milieu d'ennuis et de soucis de toutes sortes, – des montagnes d'ennuis ! Je suis un peu malade, d'abord, – mais ce n'est rien, on guérit, – ensuite j'ai sur la tête cette prison de Damoclès (un an !) (11) que m'ont value mes articles du Rabelais, et qui me cause bien quelques inquiétudes. Je suis libre, à l'heure où je vous écris ; mais peut-être serai-je à l'ombre, – mot sinistre par le printemps qu'il fait ! – lorsque votre réponse m'arrivera. Car vous me répondrez, j'en suis sûr. Je vois poindre, – et m'en réjouis, – à l'horizon flamand, une verte amitié qui me consolera, qui m'a déjà consolé.
Ah ! Cette prison de Damoclès ! Cette prison de Damoclès ! – Elle ne tient qu'à un cheveu, qu'à une impru-dence, et crac ! enterré vif pour une longue, une éternelle année ! Décidément, je n'ai pas la philosophie et les moyens qu'il faut pour faire convenablement mon métier de prisonnier. Tout n'est pas rose, comme vous voyez, dans la littérature parisienne.
C'est, précisément, pour échapper à cette prison que je me suis réfugié en Belgique il y a quatre mois. Comprenez-vous ? J'ai passé à côté de vous, – à côté de votre lettre pour ainsi dire, – sans me douter que votre poignée de main fraternelle m'attendait ! En revenant, l'oreille basse, la bouche encore amère du pain de l'exil, j'aurais bien dû m'arrêter un peu, avant de rentrer en France. Votre lettre, qui me cherchait, n'aurait pas eu loin à aller pour me trouver, nous nous serions vus, vous m'auriez réconcilié avec la Belgique – que je n'ai vue, pendant mon séjour, qu'à travers la pluie et la morue – et je serais aujourd'hui citoyen belge libre, au lieu d'être citoyen français prisonnier, ou sur le point de l'être. "Je n'ai pas de chance", n'est-ce pas ? Refaire ce voyage, je le voudrais ; mais je ne le peux d'aucune façon. J'en suis réduit à vous tendre la main dans une lettre – chose froide, qui ne vaut pas l'étreinte, – et à vous prier de m'écrire le plus souvent que vous pourrez, vous remerciant du fond du coeur de votre trop bonne lettre et des trop bonnes offres de service qu'elle contient.
Je n'ai pas besoin d'ajouter que je vous appartiens maintenant complètement et que vous pouvez disposer de moi, ici, comme vous l'entendrez.
Beaucoup à vous,
Alfred Delvau.
6. Place de la collégiale
Cloître St–Marcel,
à Paris
.


Notes


(1) En fait dès le 3 /2/1856 ! Mais ces six mois, soit depuis avril 1857, correspondent à la période de publication pour laquelle Delvau, sans doute pressé, a pu obtenir des livraisons, ce qui ressort de l’ensemble des lithos citées infra appartenant toutes à ce semestre (cf. note 8).
(2) Eugène de Mirecourt commettait depuis 1854 une série inti-tulée Les Contemporains qui était faite de petites biographies in-32 des célébrités littéraires et autres du temps.
(3) Ces deux épigraphes apparaissent à partir du n° 40 du 2/11/56 quand le journal change momentanément de sous-titre.
(4) " (...) les poulse a faictz vertueux, et retire de vice : lequel (...) ", leçon du journal. L’épigraphe est tirée de Gargantua, livre I, ch. LVII.
(5) La contribution de Rops s’est ralentie en 1857 pour quasiment s’arrêter fin août. Delvau ne connaît probablement pas la grande litho de Tautin qui paraît le 4 octobre au moment où il rédige.
(6) Nous avons ici l’archétype de la fameuse scie qui a fait de Rops un Gavarni belge (la référence à Daumier étant parfois estompée). Delvau l’évoque lui-même dans sa " réclame-pavé " de L’Autographe au Salon de 1864 et dans les ateliers : " (...) J’imaginai d’écrire qu’il était le Gavarni de la Belgique, – un Gavarni mâtiné de Daumier,- et on l’a répété sur plusieurs notes et imprimé dans plusieurs journaux (...) ". Voir texte complet et lettres y afférentes dans un prochain Cahier.
(7) Fabulation plaisante car la jeune mariée, nullement enceinte, n’accouchera qu’en novembre 1858 !
(8) Cliché journalistique sur le hasard. Il n’en est rien. Les 11 lithos citées font partie du groupe des 26 planches publiées dans le semestre qu’il évoque en tête de l’article (cf. note 1), soit exactement celles du 12 avril au 16 août 1857, numéros 194 à 218 du Rouir, ou par ordre de description : 218, 217, 194, 203, 195, 208, 209, 202, 201, 198 et 196.
(9) Delvau cite d’après l’entrefilet publié anonymement par Rops dans la livraison. L’artiste veut donner de la véracité au pseudo-illustre violoncelliste allemand dont le portrait n’est autre que celui de son jardinier ! Nous avons pu élucider ce puff en redécouvrant, après Warmoes, à la B.R., le catalogue manuscrit, alors non fiché, de la collection des Rops de Poulet-Malassis. Nous l’avons exploité dès la vente publique des Rops du 26/9/87 à la Galerie Simonson (introduction et n° 277 sur Wehr). Rouir n’en fit la base de sa recherche qu’après la publication de son volume sur les lithos en 1987, – dans les tomes II (p. 101 pour Wehr) et III (p. 715) de 1992.
(10) Armand Dandoy très probablement.
(11) Le 19/12/57, Delvau écrivait à Poulet-Malassis qu’il était condamné à 6 mois de prison et 500 fr. d’amende pour ses articles du Rabelais suspendu le mois précédent (voir R. Fayt, op. cit.).


Alfred Delvau, photo inédite d’Armand Dandoy
© Fonds Félicien Rops
Félicien Rops, photo inédite d’Armand Dandoy
© Fonds Félicien Rops