Cahiers 4  
Ils vécurent au Château de Thozée 
 

Il est assez exceptionnel que la même habitation et les mêmes terres soient occupées par une même famille durant presque cinq siècles. L’histoire de la famille qui habita Thozée remonte à Collin Henry († 1527) qui releva le fief de Thozée en 1478.
L’un de ses descendants, Pierre-Louis Henry (1666-1736), prit le nom de Henry de Faveaux après avoir relevé le fief de Faveaux à Thozée. Il eut douze enfants parmi lesquels Charles Henry de Faveaux (1757-1818) qui devint maire de Mettet et fut anobli par Napoléon.

Il eut six enfants, dont Ferdinand de Faveaux (1783-1877) et sa sœur Charlotte (1797-1862) qui épousa Théodore Polet, Vice-Président du Tribunal de Namur.

Charlotte de Faveaux et Théodore Polet n’eurent qu’une fille, Charlotte, qui épousa Félicien Rops le 28 juin 1857. Théodore Polet (1801-1866) est l’auteur de différents petits traités de chasse , notamment Suarsuksiorpok ou le chasseur à la bécasse, publié sous le pseudonyme de Sylvain et illustré par Félicien Rops,(Paris, Goin, 1862).
Baudelaire écrivit à propos du beau-père de Félicien Rops : " Singulier homme, magistrat sévère et pourtant jovial, grand chasseur et grand citateur (littérature). Il a fait un livre sur la chasse et m’a cité des vers d’Horace, des vers des Fleurs du Mal et des phrases d’Aurevilly. M’a paru charmant. Le seul Belge connaissant le latin et sachant causer en français (et ayant l’air d’un français) ".

Avant de s’installer à Thozée, Félicien Rops (1833-1898) et Charlotte Polet (1835-1929) habitèrent à Namur, rue Neuve (actuellement rue Pépin), dans la maison des Rops, puis à Bruxelles, avenue Louise. Durant cette période, ils firent de nombreux séjours à Thozée où règne l’oncle Ferdinand, conseiller communal à Mettet. Félicien Rops aime venir y chasser, patiner ou herboriser. C’est un lieu de vacances et de repos mais aussi de travail : " ...je suis hanté depuis quelques jours du désir féroce de faire une danse macabre plus que macabre ! ! Une machine à la gloire de la mort " égalisatrice et libératrice ". Cela m’a repris. Il y a dix ans que je rêve cela. A Thozée j’ai fait des tas d’esquisses de cette machine-là. "

Il peint souvent le parc de Thozée et la campagne environnante. Dans une lettre très humoristique adressée en 1864 à l’épouse du peintre Louis Rocourt, il évoque " les champs de blé de mes vassaux de Thozée. " C’est également à Thozée que Félicien Rops reçoit plusieurs de ses amis. Les plus illustres sont Charles Baudelaire et son éditeur Auguste Poulet-Malassis : " Baudelaire se trouvait chez moi à la campagne, lorsqu’il a ressenti ces premières atteintes de la maladie qui devait l’emporter. " Mentionnons également le poète Albert Glatigny, l’écrivain Alfred Delvau, qui dédiera ses amours buissonnières à Madame Félicien Rops pour la remercier de sa " cordiale et ingénieuse hospitalité ", les peintres belges Louis Dubois et Edmond Lambrichs, le photographe Armand Dandoy...

Après que Félicien Rops se soit définitivement établi à Paris en 1874, la séparation des biens étant survenue entre les époux, Charlotte se retirera définitivement à Thozée où elle élèvera leur fils, Paul.

Au château vivait toujours l’oncle de Charlotte Rops, Ferdinand de Faveaux, qui était resté célibataire. Félicien Rops l’avait ainsi décrit: " ...porte toujours d’une façon aussi verdoyante ses nonante ans et continue à pincer le derrière des jeunes rosières qui passent à portée, comme au bon vieux temps ". A sa mort, en 1877, Charlotte Rops hérita du domaine. Félicien Rops revint encore plusieurs fois à Thozée. Il s’y trouvait en 1878, alors qu’il travaillait aux " Cent légers croquis sans prétention destinés à réjouir les honnêtes gens ". A l’époque, il recommande à son commanditaire Jules Noilly d’adresser le courrier à Thozée: " C’est le seul moyen d’être certain que les lettres arrivent que de les expédier à Thozée... ".

Rops

Rops

Rops

Félicien Rops

Félicien Rops, 1892

Félicien Rops



Le 18 septembre 1883 encore, dans une lettre à Péladan, Félicien Rops écrit " Arrivé à Thozée, mon Paraclet, mon Port Royal des Champs, j’ai été pris d’un commencement de fièvre. Je n’ai rien dit à mon fils, j’ai refait ma malle & je suis allé d’une pleine traite m’enfermer dans un petit coin de dune inconnu & perdu dans l’île de Walcheren." C’est à Thozée qu’il tente de se réfugier lorsque la vie lui est cruelle : " Je suis arrivé à Thozée dans de mauvaises conditions morales & physiques, une tristesse insur-montable , ma tristesse du Paris d’été doublée : tristesse de juillet. J’ai été très malheureux en ce mois, & à chacun de ces renouveaux, toutes mes anciennes plaies se rouvrent comme les vieux crucifix qui, la Semaine Sainte venue poussaient des gémissements & versaient des larmes de sang ", écrit-il dans cette même lettre.

Charlotte et Félicien Rops eurent deux enfants : Paul, en 1858 et Juliette, en 1859. A propos de Juliette, Rops écrivit : " Juliette a des cheveux noirs et de grands yeux bleus, je l’adore, prie Dieu de me la conserver, je me tuerais si je la perdais – ces yeux-là feront bien souvent rêver leur père. " Elle mourut à la suite d’une méningite à l’âge de six ans, en 1865.

A dos d’une photo de Félicien Rops, nous trouvons cette dédicace (août 1893) : " Mon Cher Fils aimé, il faut beaucoup pardonner aux artistes. Lycurgue,– est-ce Lycurge ? – les faisait reconduire à la frontière, couronnés de roses, mais il ne les en bannissait pas moins de sa République idéale. Et je crois qu’il avait raison ! Où commence la folie dans un cerveau assez mal conformé pour ne pas, en plein 19e siècle, se faire notaire, & devenir Ministre, ce qui est certainement plus facile que de faire oeuvre d’art qui vaille ? Voilà pourquoi Cher Paul tu auras à pardonner bien des choses à ma mémoire. Mais tu te souviendras de la parole de Jésus : " il sera beaucoup pardonné à ceux qui ont beaucoup aimé " et comme je sais que je t’ai " beaucoup aimé " tu trouveras pour moi, en ton cœur bien des indulgences, qui me consoleront de mes fautes, par delà la vie. Ton père qui t’aime bien ".

Félicien Rops décéda le 23 août 1898 à Essonnes (France). Charlotte lui survivra plus de trente ans. Elle mourra le 22 mars 1929 à l’âge de 94 ans.

Paul Rops épousa Valentine Meuffels, le 8 janvier 1900. Docteur en droit et en Sciences politiques et adminis-tratives, il fut également Vice-Président de la Société archéologique de Namur et membre de la Commission des Monuments et des Sites de la Province de Namur.

En septembre 1928, alors qu’il se promenait avec sa mère dans le parc de Thozée, Paul succomba à une crise cardiaque. Il était âgé de septante ans.

Paul Rops et Valentine Meuffels eurent cinq enfants.
Jacques, né le 25 janvier 1901, docteur en Droit, licencié en Sciences politiques et diplomatiques, fondateur de l’Union Motocycliste de l’Entre Sambre & Meuse, mourut dans un tragique accident de planeur le 10 mars 1935.
Philippe, né le 21 mars 1902, s’expatria en Afrique où il mourut en 1972. Il eut une fille, Danielle, et deux petits-enfants : Alain et Patrick Mahieu.
Jean, né le 26 décembre 1907, prisonnier de guerre en Allemagne, mourut le 6 avril 1945 à Hammelburg (Bavière).
Elisabeth née le 2 janvier 1909 et Pierre, né 22 février 1912, restèrent tous deux célibataires. Pierre mourut le 19 février 1990, laissant Elisabeth seule pour veiller sur le Château de Thozée et son précieux patrimoine. Elle y décéda en juin 1996.

Juliette Rops

Elisabeth Rops

Elisabeth Rops

Juliette Rops

Elisabeth Rops

Elisabeth Rops, 1994

     

Cher fils Bien Aimé,
Ta lettre m’a fait plus que du plaisir, tu m’en écriras souvent afin que je vive plus de votre vie quoique loin de vous. Rien de ce qui vous touche ne m’est étranger. Dis-moi tout de suite comment va la santé de mère. Je sais combien sont douloureuses & pénibles ces névralgies qui reviennent à heures fixes, elle en avait déjà souffert avant. Depuis quelques années elle a eu de bien rudes coups à supporter, les morts se sont succédées avec une effrayante rapidité & celles auxquelles on s’attendait le moins. La mort de l’oncle Ferdinand arrivant ainsi subitement a dû être pour elle un événement non seulement douloureux mais encore particulièrement pénible, par les circonstances qui l’on accompagné. Je ne te dirais pas mon cher Paul d’être " bien obéissant " envers elle mais je te rappellerai, puisque te voilà un homme, que tu ne pourrais avoir pour elle trop de tendresse ni trop d’égards. Ta mère a toutes les qualités du cœur & de l’esprit & son jugement sain & sûr ne pourront jamais t’égarer dans la vie. Moi-même, si j’avais toujours écouté ses conseils, j’eusse évité bien des malheurs & bien des fautes que le temps & mon courage me permettront de réparer je l’espère. Tu le vois, je te parle Cher fils bien aimé, non plus comme l’on parle à un enfant mais comme l’on parle à un homme que tu es maintenant. Ta mère s’était guérie de ces névralgies avec des applications de morphine. Qui est maintenant le médecin de Thozée ?
Et quels ennuis encore pour elle que toutes ces affaires que la mort de l’oncle Ferdinand laisse pendantes, à mettre en ordre ! Que de tracas, que de peines ! Aide-la bien si tu le peux & soutiens-la de toute ton affection & de tout ton amour filial.


Lettre de Félicien Rops, probablement de 1877


© Fonds Félicien Rops
Iconographie :
Charlotte de Faveaux, épouse de Félicien Rops
Félicien Rops
Juliette et Paul Rops
Paul Rops et Valentine Meuffels