Résidence d'artiste 2013 : Cyril Bihain

Avec le soutien du Service des arts plastiques de la Fédération Wallonie-Bruxelles

Cyril Bihain au château de Thozée from Thierry Zéno on Vimeo.

Thierry Zéno (1) : Tu ressentais l’ambiance du passé à Thozée ?

Cyril Bihain (2) : Il y a beaucoup de choses à dire sur ce lieu. Je trouve qu’il y a beaucoup de paradoxes et des ambiguïtés. Il y a la matière, tout simplement, qui évolue : la pierre, les briques, tout ça est en train de se détruire et on essaie que ça reste. C’est qu’il y a une sorte d’humidité qui n’est pas dérangeante mais qui s’infiltre partout et qui a dû avoir une influence sur les gens qui habitaient ici. Parce qu’il y a une source, il y a des plantes qui poussent de façon extraordinaire et puis il y a ce bois qui se décompose lentement.

TZ : Et par rapport aux personnes qui ont vécu ici, tu y penses de temps en temps ?

CB : En venant ici, je me suis dit «Monsieur Rops va réapparaître ». Mais la personne qui m’apparaît la plus présente ici, c’est quand même sa petite-fille, à travers les objets… Je vois Rops plus comme un passager, quelqu'un qui vient, qui s’en va. Mais ce que je retiens de lui, c’est cette volonté de s’isoler que lui a recherchée. Finalement, la région n’a peut-être pas tellement changé. Ce château, ce parc, c’est un peu comme une île dans ce qui l’entoure. Oui, je n’ai pas tellement pensé à Rops. J’ai plus pensé à sa petite-fille.

TZ : Qu’est-ce qu’un artiste recherche dans une résidence ?

CB : Je ne peux parler que dans mon cas, bien sûr. Je pense qu’une des choses que je recherche, c’est l’isolement au moment de la création. C’est très important. Ensuite un lieu qui me procure un sentiment d’harmonie. Cela aussi c’est important.
TZ : Et tu as trouvé ici ce que tu espérais trouver ?

CB : Je ne savais pas ce que j’allais trouver. Ce que je recherchais en tout cas c’était de me rencontrer dans mon travail et je pense que j’y suis arrivé, par le temps simplement que j’avais à consacrer à ça. Mais je pense que, fondamentalement, le fait de percevoir cette nature ici, en soi est suffisant pour créer un contexte propice à la création. C’est mon cas personnel. Mais bien sûr, on seul ici la nuit. L’obscurité est totale, il n’y a pas un seul bruit à part celui des animaux. Cela peut avoir quelque chose d’inquiétant et pourtant je me suis senti très, très bien, très recueilli. Même si je me doute bien qu’en hiver cela doit être rude ou qu’avec moins de lumière cela doit être difficile. J’ai eu beaucoup de chance avec le temps. Je pense que le temps a joué un rôle important. Je pouvais ouvrir les fenêtres, j’étais en contact avec les oiseaux, avec le bruit du vent.

TZ : Par rapport à ton rythme de travail, tu travaillais beaucoup ou tu consacrais du temps simplement à percevoir le lieu, à te ressourcer sans nécessairement te mettre au travail ?

CB : Avec le temps je me suis rendu compte que c’était aussi important de ne pas juste être là en train de produire, de travailler, mais aussi de me dire « Stop ! Qu’est-ce qui se passe ? Où je suis ? Pourquoi je suis ici ? » et surtout « Qu’est-ce que je fais ? ». Et le moment est venu lorsque, dans l’acharnement des pistes qu’on suit dans mon travail de collages et de découpes, j’étais bloqué tout simplement par des questions de format, de bords. Et alors j’ai trouvé cela tout à fait normal de prendre du recul et de me dire « Voilà, je profite du lieu sans travailler.»

TZ : De notre côté, on se pose beaucoup de questions sur la manière de faire fonctionner ce lieu. D’une part, il y aura un espace muséal, c'est-à-dire un lieu de mémoire avec des vieux meubles, des tableaux XIXe, des choses qui vont être fort imprégnées de l’époque de Félicien Rops, et, d’autre part, on veut favoriser l’art contemporain et donner à des artistes l’occasion de travailler ici. Un espace muséal et un lieu de création, est-ce que cela te semble conciliable ?

CB : Tu me poses une question difficile ! Je peux juste partir d’une expérience personnelle et dire ce qui m’a manqué ici : c’était de pouvoir accrocher mon travail d’une façon qui me permette de prendre une certaine distance et de le voir, non pas comme celui qui vient de le faire mais comme celui qui le regarde. Ce lieu qui permet de prendre du recul par rapport à la chose qu’on vient de faire, ça m’a un tout petit peu manqué peut-être. Et je peux imaginer qu’un lieu comme celui-ci, dans le cadre d’une résidence, pourrait mieux fonctionner avec un espace plus neutre, à côté de ce lieu chargé de son histoire et des gens qui y travaillaient.

TZ : Et que ce soit à la fois un lieu de mémoire et une résidence pour artistes ?

CB : Moi, ça m’inspire. La vie des autres m’inspire, les objets m’inspirent, les objets qui se détériorent m’inspirent. Je ne sais pas si ce sera le cas de tout le monde. Bien sûr, j’ai trouvé cette expérience extraordinaire parce que j’étais totalement seul et j’ai beaucoup apprécié cette solitude. Si c’est une structure plus grande, il y a d’autres personnes et on fait attention à l’autre.

TZ : Dans nos projets, on se dit que ce serait bien d’accueillir ici des gens venant de disciplines artistiques différentes, qui pourraient partager, au cours de leur résidence, un travail ou simplement échanger des idées, de mettre par exemple en même temps un écrivain et un plasticien ou des plasticiens de disciplines très différentes, ou un musicien et un plasticien. Est-ce que cela te semble une bonne piste ou est-ce que se serait plutôt dérangeant ?

CB : Après cette expérience-ci, je trouverais cela dérangeant. C’est ma réaction immédiate mais, en y réfléchissant, je me dirais « Avec qui je serais là ? Comment cela se passerait-il ? » C’est aussi beau de savoir qu’il y a quelqu’un qui travaille dans son coin, et moi dans le mien. Mais alors je pense que les lieux doivent être répartis d’une autre façon. Ici, le fait de pouvoir bouger dans le château, dans le parc, d’avoir un mouvement personnel qui ne doive absolument pas tenir compte de l’espace de quelqu’un d’autre, ça je trouve que c’est vraiment un luxe. Evidemment quand on est avec quelqu’un, on crée un autre espace de travail. Mais pourquoi pas ? Ce serait certainement intéressant de le faire peut-être pas à deux mais à trois ou à quatre. D’avoir peut-être quelqu’un qui s’occupe de l’intendance.

TZ : A propos des collages que tu as réalisés à Thozée, c’est ici que tu as mis au point la technique ou tu en avais déjà fait chez toi ?

CB : C’est quelque chose que j’ai souvent fait chez moi, ou ailleurs en résidence, en Allemagne cet été. J’étais parti d’un travail de lithographie et je voulais casser l’idée de cadre, de format, remettre en question le bord de la feuille. Et donc j’ai commencé à coller des bouts de lithographies les uns aux autres, sans vraiment savoir où cela allait aller et puis cela a conduit à ce travail-ci. Je pense que c’est encore un pas de plus vers cette idée de faire des vitraux, de vrais vitraux. L’expérience de la lumière est venue finalement avec ce bleu. Ce bleu a donné envie de jouer avec la transparence et m’a amené à regarder aussi la transparence d’autres papiers, de les voir non pas comme des supports mais comme des matières qui peuvent laisser passer la lumière. Ici une tentative de jouer avec la fenêtre, ce qui était mon idée au départ, de jouer avec les fenêtres du château. Mais c’est un projet titanesque : il faudrait passer un an ici. Et puis, est-ce que ces fenêtres ont vraiment besoin de vitraux ? Cela devient un peu trop une installation. Mais quand même cette idée de faire des projets de vitraux m’est passée par la tête.

TZ : Avec des formes et des contre-formes ?

CB : Je voudrais atteindre un moment d’ambiguïté où cette forme paraît à l’avant ou paraît à l’arrière. C’est un jeu très simple finalement de plans comme ici : est-ce que ceci est à l’avant ? Je trouve que ce sont des règles de jeu très simples avec lesquelles il y a moyen de développer énormément de choses.

TZ : Et tu l’as mise à cette fenêtre en particulier ou cela aurait pu être à n’importe quelle autre fenêtre ?

CB : Je pense que c’est pour des raisons de confort mais peut-être qu’avant ça, il y avait aussi une attirance intuitive.

TZ : Tu ne joues pas avec l’arrière plan ?

CB : Ici, c’est vrai qu’il y a un arrière plan mais j’aurais été plus en jeu avec le soleil qui bouge par là. La lumière est importante mais le soleil est moins un acteur dans ce genre de collage. Ici, j’aime bien la découpe dans le paysage. Le collage est une prolongation de la découpe qui existe dans le paysage. En fait, en faisant ces collages, quelque part, je me calme d’une certaine obsession de ne pas pouvoir m’empêcher de regarder les formes partout où elles sont. Donc quand je suis ici, je regarde sans arrêt ce qui est à l’avant, ce qui est à l’arrière. Cela en devient presque maladif. Et le fait de poser cela dans la feuille est une manière de m’en distancier. Cela fait partie de ma nature d’être humain de pouvoir percevoir le monde de cette façon-là. C’est comme cela que je le perçois.

TZ : Avec le temps, ça ne risque pas de se décolorer ou de se déformer ?

CB : Oui, c’est aussi un jeu avec le temps. Ici c’est un kakishibu, le jus oxydé du kaki, et dans quelques années, cela deviendra noir, en transparence toujours brun-rouge, mais si ce n’est pas en transparence, ce sera noir. C’est un papier d’ailleurs qui est utilisé au Japon comme pochoir pour la teinture des tissus. Par contre, ce papier bleu, c’est un papier qui imite le papier peint à l’indigo -- ça a été teint d’une façon artificielle au pinceau -- celui-ci devient clair, un peu comme un jean délavé. Il reste bleu et ce qui apparaît, ce sont les traces de pinceau justement. On les voit un tout petit peu ici. Le temps fait apparaître le geste de la personne qui a coloré ce papier. Tous les autres papiers deviennent jaunes ou bruns avec le temps. Celui-ci est brun parce qu’il est sale. Celui-là est déjà devenu jaune. Celui-là est en devenir.

TZ : Et la forme ne risque pas de se déformer aussi ? Il n’y a pas un côté aléatoire ?

CB : C’est un aspect technique. Effectivement quand on colle deux feuilles les unes sur les autres, on crée des tensions, surtout s’il y a des zones où il y a une couche et des zones où il y a deux couches. J‘essaie de résoudre ce problème en ne collant les feuilles que sur 5mm, sur une faible surface et, avec les différents morceaux, créer un réseau, un peu comme si on faisait du béton armé. C’est une feuille de papier mais à certaines zones, c’est un peu un réseau en toile. Je crée une structure qui en fait rigidifie l’ensemble. Donc il est possible qu’il y ait une ondulation qui apparaisse mais fondamentalement, je pense que cela restera plat. La limite est plutôt la colle. Est-ce que la colle va résister avec le temps ?

(1) Thierry Zéno, cinéaste, directeur de l’Académie de dessin et des arts visuels de Molenbeek-Saint-Jean, administrateur délégué du Fonds Félicien Rops.
(2) Cyril Bihain a étudié la gravure, l’illustration du livre et la reliure à E.N.S.A.V. La Cambre. En 2000 il a poursuivi sa formation à l’Université des Beaux-Arts d’Osaka (Japon) où il a obtenu une maîtrise en 2003. Il enseigne dans diverses académies d'Art, francophones et néerlandophones, à Bruxelles.