Activités culturelles du Fonds Félicien Rops

Ouverture exceptionnelle du parc et du château de Thozée
3, 4, 5, 10 et 11 juin 2017 de 10h à 17h
"Félicien Rops, seigneur de Thozée"
3, 4, 5, 10 et 11 juin 2017
Visites guidées, conteurs, musiciens, projection de films...
Tickets : 8€. Tarif étudiant : 5€
Entrée gratuite pour les enfants (moins de 12 ans) et les membres du Fonds Félicien Rops

STAGES 2017 AU CHATEAU DE THOZEE
Du 10 au 16 juillet 2017: dessin (professeur : Dominique Baudon) et gravure (professeur : Véronique Pierlot).
Les droits d’inscription s’élèvent à 240€ pour les 6 jours.
Du 24 au 28 juillet 2017 : dessin (professeur : Anne-Sophie Feyers) et gravure (professeur : Marilyne Coppée).
Les droits d’inscription s’élèvent à 200€ pour les 5 jours.

Ateliers résidences pour artistes plasticiens
Les candidatures pour 2017 sont clôturées.
La date limite de dépôt des candidatures 2018 est fixée au 31 mars 2018.
Candidatures pour les ateliers-résidences pour artistes plasticiens

Les activités culturelles Arts plastiques reçoivent le soutien
du Service des arts plastiques de la Fédération Wallonie-Bruxelles

Le Soir 30/09/2000

Le Soir 05/06/2003

Magazine WAW 03/2015

Le Vif - L'Express
31/07/2015

L'Avenir 13/05/2016

Claude Lorent : Rops et la modernité

S’interroger sur une occupation culturelle et artistique du Château de Thozée, engage à prendre en compte la figure tutélaire de ce lieu, afin d’essayer de se placer dans une logique d’occupation en rapport direct avec sa personnalité. D’un point de vue artistique, que l’on ne pourra cependant dissocier d’un contexte social, l’artiste namurois dont la reconnaissance dépassa rapidement les frontières du pays, doit être considéré comme un moderne, audacieux et expérimentateur, qui plus est cherchant constamment à entrer en relation avec les personnalités artistiques et littéraires parmi les plus singulières de son époque. On ne perdra pas de vue qu’il fut également un critique très sévère à l’égard de ceux qui se consumaient dans un art académique.

A Thozée, il installa certes un atelier de gravure et y tira quelques-unes de ces œuvres qui font aujourd’hui les délices de musées du monde entier. Cet aspect particulier sera traité dans un autre chapitre de ce rapport, relatif aux choix et orientations des ateliers. Néanmoins, il serait bienvenu de tenir compte du fait que Rops fut un graveur patenté qui réactualisa avec son ami Rassenfosse la technique du vernis mou, « le ropsenfosse », mais qu’il fut également un dessinateur, un peintre, et un remarquable épistolier, voie par laquelle nous sont livrés le fond de sa pensée et nombre de ses jugements. Une activité qu’il mena régulièrement depuis Thozée, lieu, non pas de retraite, mais de réflexion, de convivialité, de calme et de ressourcement. En chacun de ses aspects, cette dernière dimension mérite, étant donné la situation de Thozée, de ne point être négligée dans la vision prospective qui doit être la nôtre. D’autre part, si son œuvre occupe aujourd’hui une place incontestée dans l’histoire de l’art de la seconde moitié du XIXe siècle, ce n’est point seulement à cause des sujets qu’il traite, et de leur caractère sulfureux si souvent mis à l’avant plan, mais eu égard à la manière dont ceux-ci sont conçus, réalisés, abordés, esthétiquement et techniquement et de l’esprit duquel ils participent.
 
Félicien Rops est un esprit moderne et un artiste qui investit la pensée contemporaine dans ce qu’elle a de plus incisif, il n’agit pas tant en rupture avec le passé qu’avec une détermination à considérer dans le présent et à travers un vécu intense, le devenir d’une société plus libre, plus ouverte, délivrée d’un pharisianisme pesant, partant de toute espèce de formalisme autant que d’hypocrisie. Ce fondement, à la fois social et intellectuel, conduit toute la réflexion culturelle de l’homme et du créateur, et par conséquent tout son œuvre artistique. Rops n’aura en effet de cesse de libérer les formes et la représentation de tous les carcans qui les enserrent. Il ne dénude pas seulement la femme, il met à nu, dans une symbolique puissante, tout ce que cela comprend de comportements humains, sans tabous de quel qu’ordre qu’ils soient. Il s’agit dès lors du regard d’un homme de son époque, décidé à faire vaciller de leur piédestal conformiste les conceptions les plus stagnatrices. Rops n’est donc pas seulement un artiste audacieux parce qu’il peint des nus sans voile ou des scènes où s’étalent les plaisirs liés à la sexualité, mais parce que faisant, il bouscule les conceptions conformistes. Il est dès lors impératif, si l’on veut en toute honnêteté mener une action en accord avec la mémoire du lieu et de l’artiste, de tenir compte de cette attitude humaine et artistique dans la définition d’une option générale à prendre vis-à-vis des activités futures à Thozée.
 
Son engagement pris très tôt à l’égard du Réalisme, mouvement à l’époque farouchement anti-académique, d’autant plus que l’orientation fut, de sa part, mâtinée d’un biais critique, voire sarcastique, un peu à la Daumier, indique clairement un positionnement dont il se départira jamais : l’art, pour lui, n’est ni une démonstration d’un savoir faire, ni l’application de règles inviolables édictées par la tradition, mais le moyen d’expression le plus libre et le plus inventif possible en corrélation étroite avec les idées défendues. Celles-ci, ainsi qu’il fut brièvement rappelé, participent sans restriction d’un engagement personnel et artistique, profondément moderniste. Parmi ses contemporains, de sâr Peladan pour le Symbolisme, à Baudelaire, il se forgea des amitiés avec quelques-unes des personnalités les plus marquantes de leur temps, par leur œuvre et pour les idées qu’elles défendaient.
 
Un autre aspect de son œuvre à prendre en considération est sans nul doute la part dévolue à l’illustration et donc aux relations qu’il entretient et avec les éditeurs, et avec les écrivains. L’évolution des moyens d’édition et de communication, de la gravure à l’infographie, de la lettre à l’e-mail, pour faire court, montre l’étendue du chemin parcouru en un siècle et demi, mais il y a peu de risques à parier que Rops aujourd’hui se serait passionné pour les modes offerts par la technologie. Le secteur de l’édition, et partant celui de l’illustration, ne sont pas à négliger dans la recherche d’activités à déployer à Thozée, qu’il s’agisse de la sélection des candidats stagiaires, ou d’une politique éditoriale conçue avec des partenaires. Les relations que Rops entretenaient avec les différents secteurs de production et de diffusion, devraient avantageusement servir de pistes à explorer actuellement.
 
Dans l’abondant courrier que Rops échangeait avec ses amis, confrères, éditeurs, se trouvent les témoignages les plus irréfutables de cette position moderniste, de cette curiosité insatiable à l’égard des idées nouvelles, de cette recherche d’ouverture et de liberté.
 
C’est à Thozée, notamment qu’il se donne volontiers à cette activité épistolaire, preuve que le lieu est à la fois de repos et de réflexion. En 1864, il écrit à l’éditeur Auguste Poulet-Malassis : “ J’étais à Thozée, mon cher monsieur Malassis, lorsque votre lettre est arrivée à Namur, excusez-moi si j’ai mis trois jours à vous répondre. (…) J’aurai le plaisir de vous voir à Namur avec Charles Baudelaire, et de vous revoir à Bruxelles, je double mon plaisir. Baudelaire est, je crois, l’homme dont je désire le plus vivement faire la connaissance, nous nous sommes rencontrés dans un amour étrange, l’amour de la forme cristallographique première : la passion du squelette. ”
 
Les temps n’ont point changés, un artiste, de quelque discipline qu’il soit, éprouve souvent la nécessité de rencontrer des créateurs d’autres disciplines, avec lesquels ils se sentent en affinités. Ces contacts, avec discussions, échanges de points de vue, communication réciproque du travail en cours… nourrissent mutuellement leurs œuvres.
 
Dans un autre courrier de la même année, adressé à Fortuné Calmels, il précise, à propos de son œuvre “ Enterrement au pays wallon ” : “ Je vous assure que dans l’Enterrement rien n’est changé. Je suis plutôt resté au-dessous de la lugubre vérité de la chose. Je ne sais, du reste, peindre qu’entièrement d’après nature. Je tâche tout bêtement et tout simplement de rendre ce que je sens avec mes nerfs et ce que je vois avec mes yeux ; c’est là toute ma théorie (…) ”. Il y définit donc son art tel un réalisme interprété, mais capté, et en cela il se place déjà dans l’aventure de la modernité, d’après nature. Cette modernité, Rops la revendiquera tout au long de sa carrière. Prendre en compte ce souci apparaît essentiel si l’on souhaite que les activités futures développées à Thozée, s’inscrivent dans la continuité de l’esprit insufflé par Rops.
 
Afin de montrer à quel point ce sens de la modernité taraudait l’artiste namurois, il conviendrait de citer presque en entier, la lettre qu’il adresse, en 1878, à Edmond Picard et dont on retiendra seulement un bref passage. “ J’ai une foi en art, ce qui est beaucoup. ” écrit-il, poursuivant : “ Avant tout, je voudrais peindre notre époque. Je crois que parmi les artistes, ceux-là seuls restent qui sont les enfants reconnus d’une époque, & et qui en ont rendu les tendances. Quand je dis qu’un peintre doit peindre son temps, je crois qu’il doit peindre surtout le caractère, le sentiment moral, les passions et l’impression psychologique de ce temps, avant d’en peindre les coutumes et accessoires.(…) on ne me persuadera jamais (…) qu’une bonne personne (en robe de velours) s’admirant dans une glace, constituent les côtés les plus palpitants les plus intéressants de la “ modernité ” (…) Mais la Vie, la Vie Moderne, la “ MODERNITE ” où est-elle ? Et de poursuivre sur le même ton : “ Tous les grands maîtres ont été de leur époque. Jamais ils ne se sont particulièrement occupés du “ costume historique ” Memling et Van Eyck habillent leur Christ avec le costume de leur temps et Rembrandt fourre ses héros dans toutes les friperies qui lui passent par la tête & par les mains. ” Un peu plus loin il évoque encore et glorifie “ ceux qui luttent pour les idées nouvelles en matière d’art” .
 
D’une lettre assez célèbre, adressée à Théodore Hannon en 1878, on extraira encore ces quelques passages, montrant son engagement total envers la modernité et son rejet à l’égard de ceux qui ne la pratiquent pas. Envers certains confrères, il peut se montrer d’une extrême sévérité. L’avenir, il faut le souligner lui donnera raison, notamment lorsqu’il parle d’Alfred Stevens, qui peut certes être considéré comme un bon peintre, mais mineur, et certainement pas un de ceux à avoir véritablement porté la modernité. Cette attitude ferme et argumentée, est, à n’en pas douter, une ligne de conduite à adopter dans les choix qui devront être opérés.   “ Je ferai ”, écrit-il, “  des choses qui entreront plus avant dans la Vie Moderne, crois-le bien. – Je vois très loin en art (…) ”. Parlant de Stevens, il dit : “ Comme peintre Courbet est d’une autre envergure ! Comme artiste les Millet, Rousseau, Delacroix, Daumier, Gavarni & cinquante autres de son temps sont à mille pieds au-dessus de Stevens. ” Et d’ajouter : “ J’ai une foi en art. Mes croyances sont partagées par les gens qui s’appellent Bastien-Lepage, Degas, Gerveix, Béraud, Manet, & cent autres, ce que nous croyons & ce que nous espérons c’est d’arriver à un art qui serait presque l’opposé de celui de Stevens, voilà où nous en sommes ! – L’art de la Vie, & de toutes ses manifestations de toutes ses passions, -faire ce qui vous frappe et ne pas s’enfermer dans de petites “ spécialités ” presque niaises. –Petit art petit art tous les spécialistes d’intérieur et de bibelots. & cela n’empêche pas de bien peindre ! – le mieux que l’on peut !! Si c’est bien peint tant mieux. Si c’est mal peint il restera quelque chose au-dessus de la peinture matérielle : la Vie ! - Suppose un Stevens mal peint !!!! !!!! !!!! Il y a au Musée de Stockholm une tête de Christ de Matsys –mal peinte, c’est le plus inoubliable chef-d’œuvre du monde ! –Qu’elle soit de Matsys ou d’un Suédois, qu’est-ce que cela me fait !! Inoubliable !! ” Un vrai morceau d’anthologie dont la leçon à tirer est celle de l’exigence.
Ces quelques références n’ont d’autre but que de situer l’esprit dans lequel Félicien Rops concevait, non seulement son travail, mais la manière dont il convient d’aborder l’art. Les deux options fondamentales sont, d’une part la modernité et celle-ci ne va pas sans une remise en cause constante des acquis, elle suppose donc un état de recherche permanent, d’autre part traiter la vie de son époque, programme ample à l’heure de la mondialisation et qui entend une insertion dans tous les questionnements les plus aigus du moment et particulièrement ceux qui engagent l’avenir. La question des moyens et des techniques est secondaire, mais là encore Félicien Rops a montré la route, il pratiqua la peinture, le dessin, la gravure en ses multiples possibilités et inventa même un procédé original. Epistolier de talent, on a pu s’en rendre compte, il n’hésitait point à formuler ses avis et à les diffuser. La multidisciplinarité qu’il pratiquait et celle qu’il recherchait en fréquentant d’autres créateurs, notamment des littéraires, est également un axe à retenir dans cette fidélité recherche, d’autant plus qu’elle correspond plus que jamais à une réalité.
 
Cette détermination qui habite l’artiste namurois et parisien, et le talent qu’il montre, devraient inciter les sélectionneurs futurs à calquer leur avis sur un tel profil, adapté aux circonstances actuelles, c’est-à-dire en tenant compte des évolutions technologies, des modes de pensée les plus contemporains et surtout de l’extrême rapidité avec laquelle toutes choses progressent actuellement. L’esprit d’ouverture qui était celui de Félicien Rops restera la meilleure garantie de ne s’enfermer en aucun carcan.

Claude Lorent